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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/377

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Angleterre, il apprenait à la voir dans le temps, dans la perspective du passé, à communiquer silencieusement avec son être originel et profond.

Ce pays de Sussex, au long de la mer, semble celui du souvenir. On dirait qu’un enchantement de Belle au Bois Dormant s’y prolonge, que le flux des durées a cessé d’y couler. Rien n’y arrive : les hommes, lents, lourds, taciturnes, — bergers, laboureurs, charbonniers, meuniers — y poursuivent la même vie chrétienne et paysanne qu’ont menée tous leurs pères, au rythme des travaux et des fêtes ramenés par les saisons. Les vieux y sont pleins d’un savoir qu’on n’apprend pas à l’école, qui leur vient de toute leur vie attentivement penchée sur les choses des bois et des champs, et, par-delà, de toute l’expérience des ancêtres. Ils n’ont jamais cessé de travailler ; ils ne sont jamais malades : ils meurent tout d’un coup, « comme une branche qui a fini de sécher, et qui, par un beau jour, dégringole d’un arbre. » A deux heures de Londres, on est là hors du monde moderne, dans un pays plus ancien, dirait-on, que le XVIIIe siècle, car on n’y trouve point les latifundia, qui sont la marque de cette époque sur la campagne anglaise. La terre y est restée très divisée : terre de paysans, de yeomen, de vieille et simple gentry, où chacun circule à pied par des sentiers cachés dont le réseau infini mène partout. On y peut encore découvrir de petits domaines qui figuraient sur le Domesday Book du Conquérant. La maison qu’y habite le poète est du temps de Jacques Ier, simple, grave, construite par un maître de forges qui, s’il y rentrait, en grande collerette de l’époque, retrouverait les puissants meubles cirés de l’espèce qui lui fut familière, et ne verrait pas que des siècles ont passé. Alentour s’allongent toujours les mêmes terrasses, les mêmes clos, les mêmes cultures ; plus loin, bleuissent ou s’embrument les taillis où l’on faisait jadis le charbon de bois qui, seul, alimentait des forges primitives. Il y a longtemps qu’elles se sont éteintes. Aujourd’hui, cette contrée est plus silencieuse que jamais. Comme tout s’y est harmonisé sous la main patiente du Temps ! Comme on sent que les humains et les choses y ont duré ensemble, d’une vie monotone et sans hâte ! Mariage très ancien, comme dans notre Bretagne, d’une certaine terre et d’une certaine race. Ce qu’est le sortilège de cette terre, avec quelle douceur, quelle puissance