Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/370

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’odeur du céleri, de la menthe et de l’absinthe avait fini par disparaître dans la forte odeur des pipes. Juchés sur les fenêtres percées dans le mur oriental, les enfants guettaient de loin si rien ne se montrait sur la route. C’était l’heure particulièrement angoissante, où des piétons, partis le matin de Smiara, pouvaient atteindre Schwarzé Témé. Si les massacreurs devaient venir, on allait les voir apparaître ! Et soudain, du haut des fenêtres, ce cri tomba, répété aussitôt par des centaines et des centaines de voix : Léïbélé ! Léïbélé !

C’était bien lui, en effet, qui arrivait bride abattue, monté sur son cheval blanc, avec sa veste blanche, sa ceinture rouge et sa fleur au chapeau ! Bientôt sa monture fumante s’arrêtait devant le Saint Lieu. Dieu soit loué, les Cosaques arrivaient ! Ils seraient là demain matin. Il était temps, maître du monde ? Smiara n’était que cendres et que ruines ! Lui, Léïbélé, il avait vu des choses qui dépassaient en horreur tout ce qu’on pouvait imaginer : des Juifs massacrés, mis en croix ; des femmes outragées sous le regard de leurs enfants ; Baruch assommé dans sa boutique ; le Rabbin Eliézer, la barbe arrachée poil à poil, rendant le dernier soupir devant les Thora profanées… Mais personne ne l’écoutait plus. On sautait, on s’embrassait avec des larmes de joie dans les yeux. Les Instruments de Sainteté eux-mêmes avaient de la peine à contenir leur satisfaction profonde. Et certes, on plaignait du fond du cœur les pauvres gens de Smiara si cruellement éprouvés, mais si les Juifs de Schwarzé Témé avaient subi le même sort, les malheurs de leurs voisins en auraient-ils été diminués ?…

Cependant, les forçats de Kiew, n’ayant plus rien à tuer, commençaient leur tournée de maison en maison, pour recevoir leur salaire : trois kopeks par chien abattu. Après quoi, ils tiraient les bêtes avec des cordes jusque, dans un fossé, en dehors du village, et là, leur arrachaient la peau pour en faire des touloupes.

Entre min’ha et marew, les Juifs quittèrent la synagogue pour aller acquitter leur dette entre les mains des forçats. La rue, avec ses flaques de sang et tous ces cadavres épars, offrait un atroce spectacle. Mais les fidèles de la Communauté la traversaient maintenant sans horreur, car à leurs yeux tranquillisés l’effroyable tuerie avait pris un caractère tout nouveau. Dans ces esprits mobiles, toujours prompts à passer avec le