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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/369

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hurlait, hier, dans sa folie : « Ils vous tueront comme des chiens. Ils vous planteront le harpon dans la tête. Ils vous abattront d’un coup de leur matraque à leurs pieds… » Ces mots frappaient comme une prophétie. Les massacreurs de chiens étaient là, les égorgeurs allaient suivre.

Justement, ce jour-là, les chiens étaient venus en grand nombre, car la nouvelle s’était répandue dans les bois, parmi les bandes errantes, que les Juifs étaient en fête et qu’il y avait, dans la cour du Zadik, d’étonnants amas de déchets, des monceaux de têtes d’oies, de canards et de poissons, des entrailles en masse, des foies et des gésiers et toutes sortes de reliefs et de choses « tréfé » que, pour le bonheur des chiens (et leur malheur aujourd’hui), la Sainte Loi de Moïse ordonne de leur abandonner.

Les deux forçats de Kiew s’avançaient dans la grand’rue, tenant d’une main une longue perche armée d’un croc de fer, avec lequel ils saisissaient au hasard, par la gueule, le cou ou le ventre, les pauvres bêtes occupées à festoyer devant les portes. Puis ils les tiraient à eux, les assommaient d’un coup de leur matraque, et les laissaient sur place pour s’élancer vers d’autres proies. Alors, avec surprise, on s’apercevait que ces chiens qui n’aboyaient jamais, avaient cependant une voix. Sous la morsure du harpon ils poussaient d’horribles cris, les premiers et les derniers de leur vie. Et ces hurlements affreux retentissaient terriblement dans les cours.

Jusqu’à quatre heures du soir, les deux forçats de Kiew déambulèrent dans la rue et dans l’enclos du Zadik, avec leurs habits sanglants, leurs harpons, leurs matraques et leurs visages de bourreaux, trouvant, toujours, ici et là, quelque bête à saisir, et réveillant de nouveaux hurlements, alors qu’on pouvait croire enfin l’horrible tâche terminée.

C’en était trop ! La malheureuse Communauté rendait l’âme ! Ces hurlements de mort, ces mares sanglantes dans la rue, ces bêtes assommées, gisantes devant chaque seuil, avaient achevé de détruire le peu qui restait de courage. Et pas de nouvelles des Cosaques ! Et Léibélé ne revenait toujours pas !… Dans la synagogue affolée, où tout le monde s’entassait pour le second jour de fête, on ne priait plus, on ne pensait plus, on ne bavardait même plus. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues et les barbes. Toute espérance avait sombré dans l’effroi, comme