Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/362

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Quelle épreuve, Seigneur, vous exigez de vos Juifs ! Il faut que le vieil Abraham entonne un hymne de bonheur, quand il est sur le point de voir son fils inanimé devant lui !… Les pieds frappent le sol en cadence, les doigts claquent, le vieux chant résonne, les vieux mots incompréhensibles expriment l’ineffable bonheur. Seigneur, Seigneur ! n’écoutez que nos paroles, prenez en pitié nos efforts et ne regardez pas dans nos cœurs…

Maintenant, le Hazën appelait sur l’almémor ceux des fidèles qui devaient à tour de rôle se tenir près de lui, pendant qu’il lisait dans la Loi la parcha [1] de ce jour.

Avec un air assez ferme, le Maître de poste écouta la Iecture, depuis les mots : Partis de Rephidim… jusqu’à la phrase : Vous me serez un royaume de pontifes, un peuple de prédilection.

Puis Schmoul, le cordonnier, lui succéda sur l’almémor, depuis les mots : Moïse revint… jusqu’à la phrase : Quand la trompette fera entendre un son prolongé, ils pourront se rendre dans la montagne. Et ses yeux attentivement suivaient sur le texte sacré le doigt du vénérable Hazën, et ses lèvres répétaient les mots à demi-voix, avec un tremblement qui n’échappait pas à ses voisins.

Le troisième appelé, ce fut comme toujours le Rabbin Miraculeux. Il écouta depuis les mots : Moïse descendit de la montagne… jusqu’à la phrase : Moïse parlait et Dieu répondait à haute voix. Quelle paix sur son visage, quelle assurance dans son maintien ! La Schekina, la Gloire de Dieu illuminait son front, répandant une sublime espérance sur les cœurs angoissés. Et au milieu de cette synagogue, tous les yeux le suivaient, comme autrefois les Hébreux, au pied de la montagne fumante, regardaient s’éloigner Moïse vers le rendez-vous divin.

Après lui, Mardochaï le tailleur, et Naoum le casquettier, firent de leur mieux pour ne pas effacer l’impression de sérénité exhalée par le Zadik. Mais le fils du Président de la Société des enterrements, un de ces garçons perdus de vices qu’on appelle « apieourcim [2] » qui jouent aux cartes, regardent avec effronterie les femmes du prochain, et se rendent, à Smiara ou ailleurs, dans les lieux mal famés, acheva bien

  1. Fragment de la Thora.
  2. Épicuriens.