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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/361

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O jour de gloire, jour d’orgueil, où le peuple d’Israël lance un défi à l’univers ! Comment Dieu a-t-il pu justement choisir une journée semblable pour accabler la Communauté sainte ? Pourquoi faut-il qu’en un pareil moment, Reb Alter l’usurier s’inquiète de savoir pourquoi son parent de Lemberg ne lui a pas encore répondu ? Pourquoi faut-il que le marchand de Kiew retiré des affaires laisse échapper tout à coup un sanglot (qu’autour de lui personne ne parait remarquer, pour ne pas causer de scandale et qu’on puisse dire qu’un seul Juif sur la terre, et un Juif de Schwarzé Témé, a versé une larme en ce jour de Schabouot) ? Pourquoi faut-il que chaque membre de la Communauté traîne avec lui son tourment ? Pourquoi tant d’inquiétude en un jour où justement le plus grand des péchés c’est de manquer d’allégresse !

Aussi, quand la sainte Thora fut sortie du tabernacle pour être portée sur l’almémor, dans sa riche enveloppe de soie, quel élan, quelle frénésie souleva tous les caftans noirs, aiguillonnés par le remords de paraître ingrats au Seigneur ! Divin bonheur de posséder la Thora, quels cris vous arrachez à ces Juifs d’Ukraine ! De toutes les poitrines s’élève un vieux chant de triomphe, d’une musique entraînante, et dont les vieux mots, empruntés à d’antiques langues disparues, n’ont plus de sens pour personne et n’agissent plus que sur l’âme, comme si une joie si puissante ne pouvait s’exprimer que par l’incompréhensible. La synagogue entière bondit, saute d’un pied sur l’autre, exulte, lève les bras au ciel et fait avec les doigts le bruit joyeux des castagnettes. Ah ! si à cette minute un étranger était entré dans le Saint Lieu, s’il avait vu tous ces gens pris de vertige, se démener, se trémousser et faire claquer leurs doigts, s’il avait entendu le vieux chant d’allégresse, avec ses vieux mots inconnus, scandé comme une ascension joyeuse, jamais, jamais il n’aurait imaginé que tous ces Juifs emportés dans cet étonnant délire avaient le cœur pareil à celui de prisonniers attendant, au fond d’un cachot, qu’on vint leur dire de monter dans la charrette !… Mais pour un œil et une oreille exercés, cette joie exubérante était toute chargée de tristesse. Léchant était moins nourri de voix, l’ascension était moins joyeuse que les années précédentes. Il y avait de la mollesse dans la façon dont on chiquait les doigts, et de la lassitude et un pénible effort dans le bondissement sur les pieds.