Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/359

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fermé l’œil dans la solitude de leur chambre, se laissaient aller au sommeil, rassurés par la foule et le bruit des prières qui assoupissait et berçait. Pour beaucoup, cette nuit de veille devant la sainte armoire était la première depuis longtemps où ils prenaient quelque repos, encore qu’à tout moment un ronflement plus sonore, ou le hurlement d’un fidèle qui s’exaltait à la lecture d’un psaume, les réveillât en sursaut. Et dans le secret de son cœur, chacun désirait que la nuit ne te terminât jamais et que ses ténèbres protectrices s’étendissent pour toujours sur le monde et Schwarzé Témé !

Mais l’aube se leva. La fraîche lumière du malin qui avait vu l’Eternel et Moïse face à face au sommet de la montagne fumante, recommença de luire. Ce jour qui apportait naguère une si grande joie n’amenait avec lui que des pensées torturantes. La même scène terrifiante se présentait à tous les yeux, et ce n’était pas le Seigneur apparaissant sur la montagne, au milieu des éclairs et du tonnerre, dans sa gloire fulgurante, pour remettre à son serviteur les Tables de la Loi. Jamais hélas, le Sinaï n’avait été plus désert ! Tous les cœurs étaient à Smiara, toutes les imaginations occupées des choses effroyables qui s’accomplissaient là-bas, et qu’on verrait bientôt ici !

Tristement, pour commencer la journée, les fidèles de la Communauté sainte se rendirent au bain rituel. Ils se dévêtaient à la hâte, se plongeaient rapidement dans l’eau sale, puis vite reprenaient leurs habits, de peur d’être surpris tout nus par l’arrivée des bourreaux, et regagnaient la synagogue, les papillotes et les cheveux ruisselants, avec un faux air de bonheur pour tromper le voisin sur l’état de leur âme, et Dieu lui-même s’il voulait s’y laisser prendre !

Déjà il était neuf heures. C’est l’heure du grand délire sacré qui, en ce jour unique, doit saisir la synagogue et rouler comme un torrent entre deux rives de menthe et de céleri embaumé ! Alors, par la bouche du Chantre, la Thora elle-même raconte aux Juifs enivrés qui se trémoussent et font claquer les doigts, son histoire merveilleuse dans ces paroles d’une poésie sublime :

« Avant que les cieux fussent déployés avec leurs piliers de feu et d’eau, avant que les nues chargées de pluie remplissent l’atmosphère, mes fondements étaient posés, mes piliers consolidés et mes rideaux suspendus.