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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/358

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secrétaires en kolbacks l’introduisirent près du Zadik. En le voyant ainsi accoutré, le vieux Rabbin eut un sourire consterné. « Dieu te protège entre les enfants d’Israël ! » lui dit-il avec tristesse. Puis s’étant fait apporter un verre de vin, il fit le geste d’y poser ses lèvres et prononça en lui-même une bénédiction secrète qui plaçait le voyageur sous la protection des Anges. Il tendit le verre au Soldat. Léïbélé le vida d’un trait, baisa la robe du Zadik, et de nouveau traversa la synagogue au milieu des gémissements, des souhaits et des cris d’adieu. Son père l’attendait dans la cour avec un cheval blanc tout sellé. La Communauté sainte s’étouffait à la porte pour assister à son départ. Avec l’aisance d’un cavalier accompli, il sauta sur la bête et partit ventre à terre dans la direction de la mare. Va donc, fils de David ! Lance-toi dans la nuit sur ton cheval de neige ! Tu n’es plus Léïbélé le Soldat : tu es Léïbélé, le Soldat de l’Eternel !


VIII. — LA FÊTE DE LA LOI

Cette nuit de Schabouoth, qui précède le jour où la Thora fut donnée à Israël, c’est une veillée d’honneur près de l’Arche pour commémorer l’attente de Moïse sur le Sinaï. On la passe à la synagogue à chanter, à prier, à dire les psaumes. Le cœur s’abandonne à la joie, à la reconnaissance pour le cadeau divin, et s’épanouit dans l’odeur du céleri, de la menthe et de l’absinthe suspendus en grosses bottes aux poutres du plafond.

Hélas ! cette nuit-là, ce fut une triste veillée ! Les cierges grésillaient, se tordaient sous la chaleur, mais l’angoisse assombrissait tout. Les paquets d’herbes odorantes répandaient leurs parfums dans la fumée des pipes, mais ils n’enivraient personne. Au moindre grincement de la porte, les regards se portaient avec angoisse vers l’entrée de la synagogue, comme si l’Ange de la Mort en personne allait paraître. On priait, on chantait, on récitait les psaumes, mais non pas dans l’allégresse, ni seulement avec l’espoir d’apaiser le courroux de l’Éternel, mais comme on fait au chevet d’un mourant et pour être en état de grâce quand on se présenterait devant Dieu, — ce qui allait bientôt arriver…

Cependant, à mesure que la nuit avançait, bien des têtes retombaient sur les pupitres, bien des gens qui n’auraient pas