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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/349

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seul toute cette vieille histoire, Rob Eliakoum, le fou, sous son taliss crasseux, dont on ne distingue même plus les vieilles broderies d’argent, ne cesse d’agiter ses lèvres d’où sortent d’informes prières. Sait-il seulement, le malheureux, qu’un effroyable danger menace la Communauté, perdu qu’il est dans ses mirages, dont il ne sort que pour insulter les enfants qui viennent lui tirer la barbe ?

Ah ! parmi ceux qui, en octobre dernier, et les octobres précédents, lors du Conseil de Révision, ont tremblé de tous leurs membres, et ont bu du vinaigre, et se sont fait faire des hernies, et dont les pères ont déboursé sans regrets de grosses sommes d’argent pour les sauver du service, combien regrettent aujourd’hui ces stratagèmes et ces dépenses, et renonceraient volontiers, pendant trois ou quatre hivers, au plaisir de se frotter le dos contre le poêle, pour être loin d’ici, à l’abri dans quelque caserne, sous l’uniforme militaire !

La synagogue ne désemplissait plus. On aurait dit que toute la journée, c’était l’heure entre min’ha et marew. La seulement on se sentait quelque sécurité ; là seulement les terreurs étaient un peu noyées sous le flot des paroles et dans la fumée des pipes. Les jeûnes, les nuits d’insomnie (car on ne dormait plus, ou si l’on cédait au sommeil c’était pour tomber aussitôt en d’affreux cauchemars) tout cela avait tiré les traits, allongé les visages, allumé encore la fièvre dans ces yeux déjà si fiévreux, en sorte que tous les fidèles de la Communauté sainte finissaient par ressembler aux chiens errants des bois, qui ne trouvaient plus rien à manger sur le seuil de ces maisons juives.

Quant aux femmes, inutile d’en rien dire. Leurs époux, qui à l’ordinaire leur adressaient rarement la parole, ne leur parlaient plus du tout. Ce n’est pas dans des moments si tragiques que l’on va parler à des femmes ! Mais elles se rattrapaient entre elles, pendant que leurs maris bavardaient à la synagogue. Et elles pleuraient et gémissaient, et terrifiaient leurs enfants par des récits épouvantables, vomis on ne sait d’où, portés par l’Ange de la Peur, où l’on voyait toutes les Juiveries de l’Ukraine soumises à des tortures inouïes. Bref, si l’on eût pris à la lettre la parole de Reb Akiba, qui déclare d.ms le Talmud que le fait d’avoir laissé brûler le rôti est une raison suffisante de divorce, il n’y aurait plus eu une femme mariée à Schwarzé Témé… Il