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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/341

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qu’ils étaient au temps du cruel Chmelnicki ; que la lettre de Reb Eliézer indiquait clairement que les massacres étaient le fait de gens sans feu ni lieu, et qu’en face de pareils bandits il ne restait qu’une ressource : le fouet des cavaliers du Tsar. Mais l’occasion était trop belle pour discuter sans fin, et, par la discussion même, oublier son inquiétude. Dans la chambre du Rabbin Miraculeux, les arguments et les défis se poursuivaient, se dépassaient avec la même ardeur fiévreuse que, tout à l’heure, les voitures sur la roule ; et toujours revenait ce terrible mot de « Cosaques » qui peut-être jusqu’à ce jour n’avait jamais résonné dans ce lieu de paix et de lumière !

Au milieu du brouhaha, le Zadik, les yeux baissés, paraissait étranger à tous ces vains propos. Quand l’heure de min’ha fut venue, il se leva de son fauteuil, un lourd fauteuil d’argent massif, dont ses fidèles lui avaient fait présent, et que des coussins éventrés ne rendaient guère confortable. Brutalement ses serviteurs lui ouvrirent un passage à coups de poings, à coups de coudes, à travers le couloir envahi par les intrus. Et derrière lui tout le troupeau des Juifs affolés se rendit à la synagogue.


V. — LE COMTE ZAVORSKI

C’est une question de savoir si le Paradis est réservé uniquement aux Juifs, ou si des Chrétiens pieux et de mœurs honorables pourront aussi y pénétrer. Le Talmud estime que cette dernière hypothèse n’est pas à écarter tout à fait, et que des places, naturellement assez rares, car il est bien difficile d’être pieux sans être Juif, sont réservées auprès de Dieu à ces Chrétiens d’exception.

Aux yeux des Juifs de Schwarzé Témé, il ne faisait aucun doute que le comte Zavorski ne fût un de ces privilégiés, et qu’ils le retrouveraient, un jour, dans le sein béni d’Abraham.

LE Comte appartenait à une de ces familles polonaises qui possédaient autrefois presque toutes les terres de l’Ukraine, et dont le plus grand nombre a quitté le pays pour habiter Varsovie ou l’étranger. Lui, il était resté sur son domaine, où il vivait fort retiré, ne frayant guère avec les propriétaires voisins, qu’il détestait en leur double qualité de Russes et d’orthodoxes. Ses fils qu’il avait envoyés faire leur éducation