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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/337

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Quel mystérieux jaillissement a produit cette fleur unique : le Cantique des Cantiques ? Par quel trou de la muraille s’est introduite la volupté dans la prison des préceptes et des rites ? Victoire unique, sans lendemain, de la passion et de la poésie, et qui peut-être nulle part n’apparaît aussi extraordinaire qu’en ce jour de l’année, dans ces bois de Pologne et d’Ukraine, où Juifs et Juives, les yeux fermés et le cœur indifférent aux troublants appels des choses, viennent manger des gâteaux au miel et vider des verres de vin !

Mais aujourd’hui, hélas, le vin et les gâteaux au miel avaient un goût bien amer pour les Juifs de Schwarzé Témé ! Sans doute ils mangeaient et buvaient, car cette promenade inusitée leur avait ouvert l’appétit. Et puis la veille était un jour déjeune. Mais jusqu’à quand allait-il être permis de manger et déboire ? Jusqu’à quand, Seigneur, jusqu’à quand ? Sous l’ombre paisible des arbres on ne parlait que de noyades, de pillages et d’incendies, de filles et de garçons embrochés au bout des lances, et des mille atrocités dont les tueries de Chmelnicki ont laissé l’horrible mémoire. Abandonnant leurs jeux, les enfants venaient écouter ces récits effrayants, dont Dieu s’épouvante lui-même quand il y songe au fond du ciel, si l’on en croit la légende. « Malheur à moi, s’écrie-t-il, malheur à moi qui ai permis qu’on dévaste ainsi ma maison ! » En vain, pour distraire ses pensées, les Anges lui chantent ses louanges, il secoue la tête et dit : « Heureux le Roi qu’on loue dans sa demeure ! Mais quelle punition n’est pas due à un père qui a permis qu’on traine ses enfants dans l’opprobre et la misère ? » Et achevant ces mots, il se met à rugir comme le lion dans la forêt d’Elaï. Et ses larmes tombent du ciel avec un tel fracas que le bruit en retentit au loin et que la terre en est ébranlée…

Ainsi s’en allaient les récits sous les arbres pacifiques ; et l’influence du vin se faisant sentir peu à peu, beaucoup se demandaient, avec des yeux humides, si au printemps prochain leurs carcasses déchiquetées par tous les corbeaux de l’hiver ne pendraient pas au bout des branches !

Cependant le temps passait. Il fallait être de retour au village pour la prière de min’ha. Les gâteaux étaient finis, les bouteilles vidées ; on s’ennuyait parmi les arbres de cette longue journée au grand air. Tout le monde avait hâte de rejoindre la chère synagogue, et surtout de connaître les