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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/336

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gâteaux et du vin, les hommes d’un côté et les femmes d’un autre, pendant que les enfants continuaient de tirer de l’arc dans les arbres de la forêt. Et naturellement tous les personnages marquants de la Communauté Sainte étaient là, autour du Zadik, à l’exception du Lithuanien qui, chaque année, trouvait un prétexte nouveau pour éviter d’assister à cette fête, où ses yeux de talmudiste ne voyaient qu’une réminiscence païenne, un sacrifice sur les hauts lieux, l’adoration de la Nature et de ces forces mystérieuses que les hommes vénéraient jadis dans les sources et les bois.

Pourtant, je vous assure, Reb Jossel, qu’aucun des Juifs rassemblés, ce jour-là, dans cette clairière de forêt, ne songeait à célébrer le triomphe du printemps ! Les oiseaux, qui les écoutait chanter ? Les arbres, qui aurait pu seulement les nommer par leurs noms et distinguer un chêne d’un ormeau, un frêne d’un charme ou d’un hêtre ? Et ce frémissement, cette tendresse des choses qui inclinait la branche sur la branche, la feuille sur la feuille, et faisait se courber le blé comme un chien sous la caresse, qui donc la sentait dans son cœur ?… Une minute en pleine nature, un pauvre jour, un seul, dans tout le cours de l’année, passé au milieu des bois, pour tirer quatre flèches avec un cercle de barrique, est-ce un crime devant l’Eternel ? Cette halte brève sous les arbres, peut-elle vraiment mettre en péril ce qu’ont enseigné les docteurs depuis tantôt deux mille ans, et faire oublier à ces Juifs que tout ce qui dans le monde n’est pas l’homme, et tout ce qui dans l’homme n’est pas Dieu, tout cela est péché ?…

Rassurez-vous, Reb Jossel ! L’abominable volupté qui pénétrait, ce jour-là, le chêne et le bouleau, trouvait les cœurs de vos coreligionnaires autrement durs que l’écorce ! Pour en être bien assuré, il suffisait de jeter un regard sur tous ces hommes et ces femmes qui se tenaient si sévèrement à l’écart les uns des autres, comme si cette fête du printemps, au lieu de rapprocher les cœurs et toutes les forces de la vie, n’avait au contraire pour effet que de les éloigner davantage. Dans quelle minute de délire, à jamais incompréhensible, l’âme juive a-t-elle pu se renier elle-même, au point de célébrer avec une ardeur que nul poète d’aucune race et d’aucun temps n’a jamais égalée, toute la violence du désir qui éclatait à cette heure dans ces bois et sur toute l’étendue du monde printanier ?