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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/316

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nous conviait le noble écrivain. Car, ainsi que nous tous, il était ivre de cet individualisme qui, à l’état de dogme, opprimait de jeunes intelligences, alors qu’elles s’en croyaient exaltées.

Le jeune étudiant s’en grisait d’autant plus volontiers qu’issu d’une province et d’un foyer traditionnalistes, il se donnait l’illusion de briser une contrainte. Il croyait s’être « libéré. » Il ne l’était pas. Probe, généreux, intelligent et, au tréfond, raisonnable, il ne pouvait échapper longtemps à la voix d’une terre et d’un sang également sages.

« La Maison » était à Thonon, sur les bords du Léman, — telle qu’il nous l’a décrite. Les aïeux de sa mère se l’étaient transmise; le père, venu du Midi ariégeois, s’était vite agrégé à cette solide famille de Savoie, étant lui-même d’àme robuste. Cependant quand je voyais Henry Bordeaux, abandonnant son calme réfléchi, s’animer et presque se soulever, je me disais : « C’est l’Ariège qui bouillonne. » Chez lui cependant la Savoie reste souveraine.

C’est une province pleine de force et de grâce tout ensemble. Gardant d’un beau passé historique une forte personnalité, elle la fortifie d’un orgueil légitime. Marche sans cesse menacée, elle a vécu dans la bataille; terre assez âpre, elle a exigé de ses laboureurs de rudes labeurs. De cette double lutte le Savoyard a gardé un caractère vigoureux, rude, facilement disputeur. Les lacs, les monts, les névés, les gorges, les torrents ont composé à ce petit pays une autre forme de personnalité ; la nature y a, écrit Bordeaux, « le pouvoir d’exalter et d’apaiser tour à tour. » La race est réaliste, mais sans rien de vulgaire. Thonon est l’avant-garde de la Savoie vers cette petite Méditerranée qu’est le Léman. La gravité savoyarde s’y tempère de grâce. Une enfance qui s’écoule là s’empreint de sensibilité.

Un foyer plein de noblesse s’est fondé là du jour où le jeune fonctionnaire, devenu avocat, a épousé la fille des magistrats de Savoie. Le père, la mère, nous les apercevons, plus ou moins voilés, mais toujours admirables, dans presque tous les livres de M. Bordeaux : heureux ceux d’entre nous qui, par surcroît, y ont reconnu des traits chers à leur enfance !

Un grand avocat de Savoie, François Descostes, a, au lendemain de la mort prématurée du bâtonnier de Thonon, peint en pied son confrère, — noble figure dont les lecteurs de M. Henry Bordeaux disent : « C’est bien lui ! » — comme s’ils l’eussent