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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/292

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brouillards d’un passé lointain, c’est celle des plans que l’Allemagne avait préparés pour le lendemain de sa victoire, lorsqu’elle la croyait certaine : nous remettrons sous les yeux du lecteur les clauses soigneusement méditées par les généraux, les financiers, les industriels, les fonctionnaires germains, et qui nous auraient été imposées avec une rigueur dont il serait enfantin de douter. Nous sommes probablement loin de connaître tout ce qui aurait été exigé de nous, si la fortune des armes nous avait trahis. Mais des aveux précieux, échappés à la plume ou à la bouche de certains chefs allemands, nous permettent de dire que le traité de Versailles est bien anodin auprès de celui qui nous aurait été dicté et qu’un vainqueur impitoyable aurait su faire exécuter sans atermoiement ni adoucissement d’aucune sorte.

Nous n’écrivons point ces lignes pour réveiller, dans le cœur des Alliés, des sentiments qui ne seraient cependant que trop naturels envers les auteurs de maux effroyables. Nous désirons l’apaisement ; nous considérons que l’Europe, après le cataclysme, a droit au repos, et que ce repos doit être assuré par le rétablissement de relations normales entre tous les peuples. Nous ne voulons, pour notre part, faire aucun obstacle à la reprise de la vie économique sur la rive droite du Rhin.

Mais, en vérité, ce désir ne doit pas avoir pour conséquence le renversement des rôles. Les difficultés contre lesquelles quelques-uns des Alliés ont à lutter aujourd’hui sont plus grandes que celles de l’Allemagne ; les souffrances des populations dont le territoire a pour ainsi dire disparu dans des convulsions mortelles sont infiniment plus dures que celles de leurs ex-ennemis, qui n’ont connu les maux de l’invasion que pendant une très courte période, lorsque les armées russes occupèrent la Prusse orientale en 1914. Quelles sont les usines, quelles sont les mines allemandes qui ont été détruites ? où sont les familles dont les membres aient subi les tortures et les outrages qui ont été infligés à des centaines de milliers de Français, de Belges, de Serbes, d’Italiens ? On a compté les soldats tombés sur les champs de bataille, les blessés et les mutilés militaires. Mais qui dira le nombre des civils, hommes, femmes, enfants, qui meurent encore tous les jours des suites des traitements barbares qui leur ont été infligés, de l’esclavage auquel ils étaient réduits ?