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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/226

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des Peaux-Rouges. Ils nous donnaient à aimer de bons sauvages doux et obligeants, que la civilisation n’avait pas contaminés et qui gardaient les ravissantes vertus de l’âge d’or. M. Francis Carco nous mène chez les apaches de Paris : c’est moins agréable.

Ce n’est pas agréable du tout. Ses héros ont un langage difficile à entendre et parsemé de mots ignobles. Nous assistons à leurs travaux, qui sont le cambriolage et l’assassinat. Quand ils ne travaillent pas, — car il y a, par bonheur, du chômage ; et il faut le temps de méditer les « combines, » — nous les accompagnons dans leurs flâneries, au bar et ailleurs. Nous avons le divertissement de leurs amours : seulement, c’est une grande saleté.

M. Francis Carco a du talent, de l’esprit, le don d’imaginer des personnages, de les singulariser, de les rendre vivants ; il a le don de raconter avec justesse et promptitude. Mais, quoi ! ses apaches nous dégoûtent. Ses apaches sont répugnants.

Boileau a dit qu’il n’était pas de serpent ni de monstre odieux qui, par l’art imité, ne dût plaire aux yeux. Et l’on a dit que c’était là, exactement, la formule du réalisme ; de sorte que Boileau serait le prophète du réalisme. N’en croyez rien ! Ce que Boileau entendait par l’imitation, qui est l’objet de l’art, ferait horreur à nos réalistes, comme aussi les œuvres de nos réalistes et les romans de M. Francis Carco auraient indigné ce hardi bonhomme. Il est vrai cependant que l’art ajoute quelque dignité à ce qu’il touche et que l’auteur de L’équipe est un artiste. Mais la peinture de l’ignominie se ressent du modèle et est encore de l’ignominie.

M. Francis Carco a-t-il de l’amitié pour ses apaches ? Il me semble que sa peinture est fidèle : on m’excusera si je n’en suis pas sûr. Les apaches, et les apaches de M. Francis Carco, ne sont pas aimables. Est-ce qu’il a pitié d’eux ? Il ne parait pas apitoyé. Il ne plaide pas, en leur faveur, les circonstances atténuantes : et l’on doit l’en remercier. Il n’accuse pas la société de les avoir réduits au métier qu’ils font. Il ne les montre pas comme des révoltés qui défendent une noble cause ; il ne leur prête aucune philosophie, même anarchiste. Est-ce qu’il les admire ? Un peu. Il leur attribue des qualités qui ne sont pas à dédaigner : du courage, de l’énergie, quelque délicatesse par moments et une fatuité qui a bien quelque analogie avec le sentiment de l’honneur.

Il analyse leurs âmes : et c’est donc qu’il leur attribue, somme toute, une âme. Il a probablement raison. Mais l’âme d’un apache, au regard de Dieu, je ne sais pas ce qu’elle vaut. A nos regards, c’est