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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/225

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« se retourne vers ses lecteurs et il leur demande raison de ce qu’il vient d’écrire. » Ne serait-ce plus naturellement à ses lecteurs de lui demander raison des confidences qu’il leur a faites ?… Il sourit, « dans la joie, » dit-il, « de son inspiration. » Il ne sait pas où il ira, le poète Rustique, « mais, pareil à un patriarche, sa nombreuse tribu autour de lui, il se recommande à Dieu. Et il siffle son chien. » C’est un peu ridicule : non pas cette confiance en Dieu ; mais le tour qu’elle prend ici. Le patriarche nous étonne, le patriarche qui jadis écrivait avec un art si malin Le deuil des primevères et La Jeune fille nue et de qui, — c’est lui, d’ailleurs, qui le raconte, — José-Maria de Heredia disait bonnement : « Cet animal-là est poète ! » Ne lui dites pas aujourd’hui que ses anecdotes relatives à la diphtérie, à la vie chère et à la crise du logement vous ont paru peu attrayantes, Vous blesseriez sa nouvelle idée de la littérature. Cette nouvelle idée, la voici, en peu de mots. La vie, remarque-t-il, est « faite de hauts et de bas, de grave et de comique… » Assurément ! II ajoute : « et d’insignifiance aussi, » Vous n’en doutez pas ; mais il vous semblait que, dans la causerie, à plus forte raison dans un livre, on dût laisser de côté l’ « insignifiance » de la vie ; tandis que le poète Rustique a l’air de la recueillir avec un soin particulier, comme s’il n’aimait rien tant au monde. Il ne vous écoute pas ; il continue imperturbablement : « Et c’est une erreur, quand on écrit une histoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d’artificiel et d’ennuyeux que l’on appelle l’intérêt. » Voilà ! Et n’insistez pas ; et tant pis pour vous, réplique-t-il, si vous n’avez pas compris cette « histoire, plus grave que vous ne le supposez, ô mes légers amis ! » Ses légers amis n’insisteront pas et garderont un fidèle souvenir à l’un des poètes les plus originaux et adroits de notre temps ; ils reliront, pour se consoler, dix volumes de lui, tout parfumés les uns de l’odeur des fleurs fraîches, les autres de l’odeur des fleurs fanées, tout embaumés de rêverie et de littérature.

C’est le danger des livres édifiants, par trop édifiants et, le poète Rustique a beau dire, ennuyeux à force d’être dépourvus de ce que les frivoles ont coutume d’appeler intérêt : ils vous disposent à rechercher une lecture un peu plus aguichante, et fût-elle entachée de quelque perversité. Après le poète Rustique, nous sommes très bien préparés à lire M. Francis Carco.

Il nous mène chez les apaches. Et autrefois, quand les écrivains nous menaient chez les Apaches, c’était en Amérique, au pays vague