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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/220

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le mariage de sa sœur, l’émoi de ses premières amours, sa vie tranquille auprès de sa mère, « la jeune gloire, l’ivresse, l’amour humain tel que nul autre ne le ressentit davantage, les vierges charmantes, les promenades botaniques, les tendres désillusions, les tristesses déprimantes, le retour à Dieu dans la jonchée de glaïeuls en flammes et de campanules gorgées de beau temps, les fiançailles, et puis ce foyer patriarcal dressé comme un bûcher divin par le bras de la femme forte. » Il n’est pas indiscret de reconnaître en ce résumé la biographie de M. Francis Jammes : il en a maintes fois, et de la plus jolie façon, raconté les épisodes, soit en vers ou en prose. Et, s’il a oublié le prénom et le nom vrais de son poète Rustique, du moins n’a-t-il pas oublié les œuvres de ce poète. Sa vie, en rêve, lui apparaît comme une colline que couronne un petit bois sacré. Sur la route qui mène à ce petit bois, il aperçoit trois jeunes filles, montées sur de petits ânes. La première a le front « chargé d’orage et de ciel bleu ; » elle est blonde et a les cheveux bouclés. La deuxième a le visage encadré de repentirs noirs : elle fouette sa monture : et « l’arc parfait de son visage lance la volupté, l’amertume et le remords. » La troisième » « le cœur lourd d’amour comme une rose pleine d’eau, laisse aller an pas le grison, et la grâce d’un de ses genoux remonté cache avec pudeur la gêne de l’autre. » Aimables images, et qui datent du temps des premières amours, de l’ivresse et de la jeune gloire ! La première est Clara d’Ellébeuse ; la deuxième, Almaïde d’Étremont ; et la troisième, Pomme d’Anis : toutes trois bien chères aux admirateurs de M. Francis Jammes, qui, à l’apparition de ses trois petits romans, goûtèrent une poésie neuve et délicieuse. Il y a, sur la colline, un sentier ; au milieu du sentier, le vieux Palle-Usée : « Le lièvre, ami du poète, fait le gros dos, car une abeille bourdonne autour de ses oreilles. » Et Le roman du lièvre amuse votre mémoire et l’enchante. Au sommet de la colline qui est la vie de M. Rustique, « une procession naïve et toute droite entre dans l’église habillée de feuilles qui sonne, et Jean de Noarrieu et le poète Rustique, retenant leurs chiens de chasse, la saluent. » Les vers de Jean de Noarrieu et de L’église habillée de feuilles sont de bons souvenirs.

Bref, le poète Rustique est M. Francis Jammes et ne le dissimule pas du tout. Il lui arrive de ne plus savoir qu’il s’appelle Rustique et de noter, dans son Almanach, qu’il publie : « J’ai décrit, au chant deuxième de mes Géorgiques chrétiennes, les deux manières de capturer la palombe. » Ainsi se défait la très légère fiction du personnage littéraire ou du héros de roman qui déguiserait l’auteur.