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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/202

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trente-six vénérables que Rome s’apprêtait à qualifier de bienheureux, trente-cinq étaient, soit des Français, soit des Chinois préparés au martyre par des missionnaires de France. Mgr Touchet commentait ce spectacle avec une admirable allégresse d’accent ; il groupait autour de la gloire de Jeanne toutes ces autres gloires. Pie X répondait en célébrant la France, « grande parmi les nations. »

Les faits se hâtaient : cardinaux et Pape, en janvier 1909, déclaraient qu’on pouvait procéder en sécurité à la béatification de Jeanne, et le 18 avril 1909, à Saint-Pierre, devant soixante-trois évêques de France, Jeanne fut proclamée bienheureuse, « dans des fêtes d’une splendeur toute romaine et d’un enthousiasme tout français. » Ainsi les caractérisait Mgr Touchet : après les avoir suscitées, il avait le droit de les définir.

Le soir même, dans une réception donnée par les postulateurs de la cause, deux évêques anglais se levaient, pour faire réparation au nom de l’Angleterre, et pour lire une lettre du futur cardinal Bourne sur la « revanche de Jeanne, » — sur cette revanche que les diocésains mêmes de Westminster se disposaient à souligner en faisant installer dans leur cathédrale une mosaïque représentant la Pucelle.

Et le lendemain, au Vatican, lorsque l’éloquence de l’évêque d’Orléans eut présenté au Pape les pèlerins français, « papistes et romains, et vrais Français de France, » Pie X leur parla de la patrie, « digne non seulement d’amour mais de prédilection. »

Le geste suivit la parole : un drapeau français était là ; le Pape se pencha vers ses plis, et y porta les lèvres. Quatre ans plus tôt, parmi les législateurs qui avaient séparé l’Église et l’Etat, un certain nombre avaient eu cette illusion, qu’il suffirait de leur propre vouloir pour décréter et pour obtenir que la société civile et la société religieuse s’ignorassent réciproquement : Jeanne, entre elles deux, se dressait comme un lien ; et le chef de la société religieuse attestait, en ces journées consacrées à Jeanne, qu’il refusait, lui, d’ignorer la France. Il augurait même, et bientôt, dans les fêtes qui pour Jeanne se célébraient à Reims, le cardinal Mercier augurait à son tour, que « l’avenir heureux de l’Eglise de France, garanti par Jeanne, n’était pas un beau rêve seulement ; mais une réalité. » Et dans les oraisons liturgiques que Rome faisait rédiger pour la messe de Jeanne, l’Eglise demandait, « pour tous ses enfants,