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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/192

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C’est une grande et courageuse nation. Suffolk, Salisbury, Glacidas lui-même, comme Xaintrailles, La Hire et Dunois, étaient de rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fille choisie, les vainquit tous. Les Anglais seraient donc encore nos ennemis aussi bien qu’ils sont nos alliés, que les descendants du prince Noir et de Talbot pourraient m’entendre ici et ne seraient point offensés… Jeanne n’est plus de la terre ; elle appartient à la grande histoire européenne, à tout ce qui a un cœur noble, en Angleterre comme en France ; elle appartient à l’humanité tout entière.


Ce discours marquait une date : dans la même chaire où Senault, sous Louis XIV, s’était emporté contre les « septentrionaux hérétiques, » et où les prédicateurs du dix-huitième siècle s’étaient déchaînés contre les idées anglaises, Dupanloup, se tournant vers l’Angleterre, lui disait : Jeanne vous appartient, à vous aussi. L’évêque qui, au moment de la discussion de la loi de 1850, s’était révélé comme un manœuvrier d’élite, inaugurait, dans ce panégyrique, cette pacification des souvenirs, qui devait acheminer Jeanne vers la canonisation. Tous les chemins mènent à Rome, dit le proverbe. Il était bon pour Jeanne, et ce serait pour elle un superbe complément de réparation, que le cortège de vœux qui la conduirait à Rome, pour qu’elle y recueillit la suprême gloire, passât par Londres ; il fallait, avant d’agir sur Rome, obtenir de celle Angleterre, où Pie IX venait d’établir la hiérarchie catholique, qu’elle mit son honneur à souhaiter, elle aussi, l’exaltation de la martyre rouennaise.

Aussi Dupanloup voulut-il qu’en 1857 des lèvres anglaises lissent dans sa cathédrale l’éloge de Jeanne. Le vicaire apostolique Gillis, d’Edimbourg, déclarait en commençant :


Je n’ai à faire qu’un aveu, et cet aveu, on l’accueillera avec indulgence de la part d’un évêque d’Angleterre, quand il ne le dirait pas en bon français : il y a une page que, pour l’honneur de son pays, il voudrait n’avoir jamais trouvé place dans l’histoire, celle qu’éclaire à notre honte le bûcher de Rouen.


Longtemps l’Angleterre, en dépit de la réhabilitation, avait considéré Jeanne comme une sorcière ; et malgré l’admiration qu’avait affichée pour elle le réformateur religieux Wesley, malgré les orientations nouvelles imprimées à