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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/183

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P. Pierre Lemoyne l’introduisait, en 1648, dans l’imposante Galerie des femmes fortes ; et dans le volume de sa Cour sainte consacré aux reines et dames, le P. Caussin, en 1664, avant d’énumérer avec des traits d’âpre satire « les neuf catégories de femmes qui ne sont ni plaisantes ni louables, » portraiturait Jeanne et s’inclinait devant elle. Ainsi les Jésuites introduisaient-ils Jeanne dans ces galeries d’âmes triomphantes à travers lesquelles ils promenaient les âmes terrestres, militantes encore. On sentait, à vrai dire, dans l’aménagement de ces architectures, quelque chose d’un peu conventionnel, où la nature primesautière de Jeanne, et tout ce qu’il y avait d’étincelant dans l’ardente jeunesse de son âme, risquait de s’éteindre. Mais ces écrivains eurent l’incontestable mérite de faire de la Pucelle un thème de littérature spirituelle ; et pour le développement de sa gloire religieuse, c’était là chose capitale. « Nous regarderons son envoi, déclarait le P. de Ceriziers, comme un des plus illustres miracles dont le ciel mérite notre reconnaissance. » C’est « un coup de Dieu admirable, » reprenait le P. Caussin, et il le prouvait [1].

Hors de France, même, la vie religieuse de la Pucelle devenait une leçon de choses : nous en avons la preuve dans le sermon qu’un Jésuite bavarois, Michel Pexenfelder, proposait en 1680 aux curés de l’Allemagne. Il accumulait dans son Discoureur historique (Contionator historicus) des sujets de prêches, qui visaient à « charmer et à instruire, par des exemples d’événements rares, expliqués pour la vie morale. » De Munich, il regarda vers Jeanne d’Orléans, « l’Amazone gauloise, pieuse, brave, victorieuse, vierge. » Il transportait ses auditeurs dans un solennel portique, où Débora, Jahel et Judith faisaient face à Penthésilée, Sémiramis, Clélie et Cléopâtre. Son désir d’installer Jeanne en cette illustre compagnie lui voilait, semble-t-il, la douce et compatissante pitié de la Pucelle : il la montrait « s’élançant parmi les escadrons ennemis, faisant des cadavres, les piétinant. » A peine même était-elle une femme, puisque, à entendre Pexenfelder, le mot femme, mulier, dérivait de mollities, mollesse. Il n’y avait assurément, à l’origine de

  1. De même, à Rouen, le bénédictin dom Pommeraye, en 1686, dans son Histoire de l’église cathédrale de Rouen, attestait l’« inspiration divine » de Jeanne et s’attardait sur cette « vie consommée pour le service de son Dieu et de sa patrie, » (Loth, Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 29 mai 1866).