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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/177

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les yeux. Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté de Paris, était réputé surtout pour fêter en beaux dithyrambes latins les victoires de Louis XII ou ses bonnes fortunes matrimoniales. Un jour, en quête d’un sujet, il s’en fut à l’abbaye parisienne de Saint-Victor, qui possédait depuis 1472 une copie des deux procès : il la feuilleta, et de ses lectures sortait, en 1516, un long poème latin sur « les gestes de Jeanne, la vierge française, guerrière illustre. » Était-ce acte de foi ? Etait-ce recette d’épopée ? Toutes les puissances du ciel, et spécialement la Sainte Vierge et saint Charlemagne, s’intéressaient, dans ce poème, à la mission de la jeune fille. Elle avait les mains trop tachées de sang : ainsi l’exigeait, peut-être, la fougue des descriptions. Mais Valerand pensait probablement atténuer ces taches, en mettant sur les lèvres de Jeanne, au moment où déjà les flammes l’entouraient, une adjuration à l’Éternel, dans laquelle elle le prenait à témoin de son dégoût pour les boucheries [1].

Les deux procès, à la fin du XVIe siècle, trouvèrent un autre lecteur, le magistrat Estienne Pasquier. « Grande pitié ! s’écriait-il en 1596 dans ses Recherches sur la France. Jamais personne ne secourut la France si à propos et plus heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée. » Les historiographes qui, « pires que l’Anglais, ôtaient à Jeanne l’honneur, » recevaient de Pasquier la plus verte leçon : « Par un même moyen, déclarait-il, ils ôtent l’honneur à France, quand nous appuyons le rétablissement de notre État sur une fille déshonorée. » Il affirmait, en face d’eux, que « toute la vie et histoire de Jeanne fut un vrai mystère de Dieu [2]. »

Est-ce sous l’impression de ces chapitres d’Estienne Pasquier que Jacques Joli, régent au collège de Navarre, cherchant en 1608 un grand sujet pour faire pérorer les élèves, choisissait le procès de Jeanne d’Arc ? Huit jeunes rhétoriciens s’escrimèrent, discutant sur ses habits, et sur ses visions, et sur ses sortilèges, et, pour rester fidèle à l’histoire, le président de cette séance scolaire condamna Jeanne au bûcher.

  1. Valerandi Varanti, De gestis Joannæ virginis Franciæ egregiæ bellatricis, edit. Prarond. Paris, 1889.
  2. Tout le chapitre de Pasquier a été reproduit au tome III de la revue Jehanne la Pucelle, 1912.