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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/175

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mère debout au pied de la croix, et de part et d’autre, prosternés et priant, Charles VII et Jeanne d’Arc [1]. Il parait, si nous en croyons une légende que recueillait en 1560 le touriste Pontus Heuterus, prévôt d’Arnhem, que ce monument fut érigé par les soins et aux frais des dames et jeunes filles d’Orléans [2].

Savaient-elles ; en l’érigeant, qu’elles ne travaillaient pas seulement pour leur ville ? Lorsque sous Henri IV le chanoine Hordal, arrière-petit-neveu de la Pucelle, voudra lui faire élever des statues dans la cathédrale de Toul, et puis à Domrémy, près du Bois-Chenu, dans la chapelle ressuscitée, de l’ermitage Sainte-Marie, c’est la Jeanne d’Arc du pont d’Orléans, gravement endommagée par les calvinistes, mais soigneusement restaurée en 1570, qui servira de modèle aux « ymagiers » des Marches de l’Est [3]. Pour revoir la Pucelle, pour remettre ses traits sous les yeux du-peuple chrétien, c’est vers Orléans que la piété lorraine regardera, et dans Orléans qu’elle s’inspirera.


II. — LA LÉGÈRETÉ DES HISTORIENS DE COUR

Ainsi veillait Orléans sur la gloire de Jeanne ; mais à Paris, après avoir ébauché le travail dont la Pucelle était sortie réhabilitée, la royauté française semblait se reposer. Certaine théorie d’origine bourguignonne, d’après laquelle la mission de Jeanne n’aurait été qu’un stratagème inventé par l’entourage de Charles VII pour réchauffer l’enthousiasme national, était ouvertement soutenue, en 1439, devant le Congrès de Mantoue, par l’évêque d’Arras, Jean Jouffroy. Mais soudainement sa voix s’intimidait, coupait court : « Comme l’on dit, continuait-il, que Charles VII porte aux nues cette Pucelle, et que du temps d’Alexandre, ainsi que l’écrit Cicéron, l’on ne pouvait écrire que ce qu’agréait Alexandre, je cesserai, selon l’avis de Plaute, de presser l’abcès[4]. » A lau faveur de cette pédantesque pirouette. Jean Jouffroy sautait a d’autres sujets.

Charles VII passait encore pour s’intéresser à la Pucelle. Mais les rois du XVIe siècle furent réputés moins susceptibles ;

  1. La date de la construction a été établie par M. Jarry, (Mémoires de la Société archéologique et historique de l’Orléanais, XXXIII, 1911, p. 501-514.
  2. Jehanne la Pucelle, I, 1910-1911, p. 25-27.
  3. De Bouteiller et de Braux, Notes iconographiques sur Jeanne d’Arc. Orléans 1879. — Bourgaut, Guide et souvenirs du pèlerin à Domrémy. Nancy, 1878.
  4. Ayroles, op. cit. III, pp. 536-538.