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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 57.djvu/101

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l’homme dit à l’homme : « Le Royaume, le Royaume est en toi [1]. »

Ici nous touchons à la religion. L’accent en revient toujours dans la poésie de Kipling, et non seulement l’accent, mais le propre langage, le solennel langage liturgique. Nous l’avons entendu déjà. L’étranger, qui n’a pas été nourri, à l’anglaise, du texte de l’Écriture, ne peut être sensible à tous ses pouvoirs. C’est comme, dans une symphonie, un timbre fondamental, le plus grave, le plus émouvant de tous, qu’il ne percevrait pas. Non seulement le souvenir particulier du texte sacré dont le poète évoque le prestige lui manque, mais les archaïsmes qui font le caractère à part de cette langue disparaissant dans une traduction, il n’éprouve même pas le sentiment du sacré. L’idée seule lui arrive, dépouillée de ce religieux halo, de ce violet demi-jour, dont le style, la phraséologie, les rythmes suffisent, pour qui les reconnaît, à l’envelopper.

Mais sur le sens que prend cette langue dans cette poésie, en général dans la poésie anglaise, il ne faut pas se méprendre. Pour qu’elle apparaisse, il suffit que l’idée morale atteigne un certain degré de grandeur, l’émotion de la conscience un certain degré de pathétique. C’est que chez un Anglais, le sentiment de la Loi, « des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, » est associé au souvenir des accents de la Fable, à l’impression laissée par la véhémence autoritaire et nue du Décalogue. Par cette profonde influence du Livre où la Loi est le principal de la religion et parle un langage si auguste, s’explique le lyrisme latent contenu dans l’idée anglaise du devoir.

Dans ce qu’on peut appeler le Christianisme anglo-saxon, la Loi aussi est l’essentiel, et si l’on excepte le mouvement ritualiste de la Haute Eglise, de plus en plus, elle tend à être tout. On dirait que dans la religion que laisse entrevoir la poésie de Rudyard Kipling, comme dans celle que traduisait jadis avec tant de ferveur la philosophie de Carlyle, ce terme soit atteint. Le devoir y apparaît comme l’ultime, immuable réalité par-delà le flux des êtres et des choses. C’est ici l’élément dogmatique, substantiel, européen de sa pensée. Sans doute, il a trop vécu dans l’Inde pour n’avoir pas vu s’épaissir autour de lui la vertigineuse fumée où la matière du monde se défait. Son Kim,

  1. The Years Between. Dedication.