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cents filles de joie qu’il avait, au cours de sa carrière, débarquées à la Nouvelle-Orléans ? L’érudition de M. Béer laissait ce point dans l’obscurité.

— Et Manon ? demandai-je tout haletant.

— Manon a eu le destin des belles créations du génie ; Manon a passé du roman dans la légende qui est psychologiquement plus vraie que l’histoire ; Manon, comme une autre Madeleine repentie, a été promue par la croyance louisianaise à la dignité d’une sainte locale, ayant souffert, ayant expié pour de bon sur la terre que le récit de ses derniers jours a consacrée. Etes-vous de loisir demain ? Je vous conduirai, si vous voulez, à sa maison et à sa tombe.

Le lendemain, nous faisions ensemble le pèlerinage. À l’orée de la ville, sur la berge du « bayou » Saint-Jean, M. Beer m’arrêta devant la petite maison à la Rousseau, blanche avec des volets verts, qui se dissimule, si pudique, derrière un grillage en bois, au fond d’un jardinet lépreux. Un écriteau l’annonçait « à vendre : » elle était déserte et close, comme si les amants qui sont censés y avoir abrité leur exil l’eussent abandonnée de la veille. On se rappelle que, pour fuir la colère du gouverneur, ils marchèrent « environ deux lieues. » Ces’ deux lieues, nous les parcourûmes à notre tour, sur leurs traces imaginaires. Le chemin, pavé de fragments de coquilles d’huitres, étincelait comme un ruban de nacre entre le bayou, d’une part, et, de l’autre, le marécage, voilé d’une frondaison luisante de lataniers nains où baillaient de jeunes caïmans. Autour de nous, c’était bien « la vaste-plaine » dont parle le roman, sans un arbre où se « mettre à couvert. » Et, dans le ciel torride, le soleil flambait… Pauvre Manon ! Quel courage il dut lui falloir ! Je commençais moi-même à traîner le pas quand mon guide me dit :

— Voici où, accablée de lassitude, elle s’affaissa.

Nous venions d’aboutir à une plage de sable fin, d’un brun foncé, pailleté de grains brillants. En fa, ce de nous s’étendait, aussi loin que le regard pouvait atteindre, une eau immense que je pris d’abord pour la mer. C’était le lac Pontchartrain.

— Il n’est pas question de lac dans l’abbé Prévost, continua M. Beer, mais la « campagne de sable » qu’il mentionne est nécessairement celle-ci, attendu qu’il n’y en a pas d’autre dans les parages de la Nouvelle-Orléans. Et c’est donc en ce lieu que