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Page:Revue des Deux Mondes - 1919 - tome 49.djvu/464

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Nouvelle-Zélande ou en Bolivie, à quarante jours de distance. Bien mieux, si votre correspondant a quitté cet endroit difficilement accessible qui s’appelle Sucre pour venir habiter votre propre maison, la carte l’y suivra : après une double manutention et trois mois de voyage, elle l’atteindra sans surtaxe. Mieux encore : Strasbourg délivrée vient de passer pour nous au tarif intérieur de 15 centimes ; mais, dès que la paix sera signée, nous pourrons écrire, en face, à Kehl, pour 10 centimes comme par le passé.

Cette anomalie nous fournit la clef de l’organisation de la Société des Nations. Car à cet égard et comme le dit très justement Gaston Moch, et sous une forme qui n’est qu’apparemment paradoxale, la Société des Nations ? mais elle existe déjà. Si, en effet, le tarif postal international est demeuré inchangé, c’est qu’il est fixé par une convention qu’aucun État n’a le droit de modifier à sa fantaisie. Le monde entier constitue, depuis 1874, un seul territoire postal dont les diverses parties ont conservé leur autonomie locale. Par suite, la France est libre de renchérir, — et par conséquent, hélas ! de gêner, de raréfier, — les correspondances à l’intérieur de ses frontières ; mais elle s’est interdit d’en faire autant à l’égard des pays étrangers. En adhérant à l’Union postale universelle, elle a, comme dit Moch en un document encore inédit, aliéné une partie de sa souveraineté, celle qui constitue les services postaux internationaux.

L’indépendance, la souveraineté absolue des États était jusqu’à cette guerre un article de foi pour les diplomates et plus généralement pour la plupart de ces personnalités qu’on appelle d’un mot impressionnant et solennel les « hommes d’État. » Les professeurs allemands avaient poussé ce principe à l’extrême, c’est-à-dire à l’absurde, par leur théorie de l’État entité métaphysique étant à elle-même sa propre fin, ayant reçu de Dieu la mission de s’accroître indéfiniment aux dépens du voisin, et disposant à cet effet d’une population ravalée à la condition de « matériel humain. »

Bien des gens pourtant avaient compris que la souveraineté de chaque État est légitimement limitée par celle des autres, de même que dans l’État la liberté d’un homme est limitée par celle de ses concitoyens ; ou autrement dit, que les États ne sont pas indépendants, mais interdépendants.

Il y a en réalité cinquante-deux ans que la Société des Nations est en voie de fondation. C’est, en effet, en 1866 qu’un certain nombre de Puissances formèrent l’Association géodésique internationale et lui constituèrent un Bureau permanent, entretenu à frais communs.