Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/960

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


prescrit de garder pour elle-même, empêtrée au point où elle l’est en Albanie, en Serbie et sur la Piave.

Si le piège était diplomatique, comment et vers quoi était-il tendu? Le Bulgare, compère et instrument des Impériaux, visait-il à semer entre les Alliés une zizanie dont les cercles devaient aller s’élargissant, comme s’élargissent les ronds de l’eau, quand on a jeté une pierre dans la mare? D’abord entre les Balkaniques, en posant prématurément des questions épineuses, ardues, les plus difficiles qui soient à débrouiller et à trancher; entre la Serbie et la Grèce, par exemple, avec, à l’arrière-plan, l’Italie. Peut-être même le fagot d’épines piquerait-il et envenimerait-il bien au-delà; jusque chez les Puissances non balkaniques de l’Entente, à cause des vestiges de sympathie pour la Bulgarie et pour les Bulgares qu’avaient suscitée leurs anciens malheurs et que n’ont pu partout tout à fait détruire leurs coutumières félonies. Bulgarian atrocities : celles qu’ils ont commises n’ont pas effacé le souvenir de celles qu’ils avaient souffertes jadis, et l’on a toujours une faiblesse pour l’homme que l’on a sauvé. D’où, en Angleterre, envers la Bulgarie, un fond de complaisance que la Quadruple-Alliance a peut-être cru pouvoir escompter. Même chose, pour des raisons analogues, aux États-Unis, s’il est exact que certains ministres bulgares, à commencer par M. Radoslavoff, aient été élevés dans un collège américain de Constantinople. Même chose, toujours pour la même raison, en Italie. La Consulta fut, en la personne de Crispi, dans un temps où l’Allemagne et l’Autriche les boudaient, la tutrice de la Bulgarie et la marraine de Ferdinand. En ce qui concerne l’Italie, peut-être encore ne désespérait-on pas d’exploiter la rivalité yougo-slave dans l’Adriatique, comme si le voisinage des Bulgares pouvait lui apporter là des sûretés que celui des Serbes, Croates et Slovènes ne lui donnait pas.

De toute façon, la manœuvre, s’il y en avait une, était déjouée dés qu’on décidait de s’en tenir rigoureusement à une simple suspension d’armes, dès qu’on prenait, contre toute surprise, toutes garanties, et dès que, une convention étant passée dans la lettre qu’on avait soi-même rédigée, on la faisait passer sur-le-champ dans les actes. En se rendant à Salonique, les délégués bulgares ont fait savoir qu’ils venaient traiter d’un armistice « et éventuellement de la paix. » Mais si la pente des événements devait amener la Bulgarie à conclure une paix séparée, il faudrait encore que cette paix ne fût qu’un armistice prolongé, et que la paix bulgare ne devînt définitive qu’à la paix générale, parce qu’à ce prix est la paix du monde. Le