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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/952

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violemment contre-attaqué, tenait et gagnait pied à pied. Entre la Suippe et la Meuse, de part et d’autre de l’Argonne, les Américains, d’un élan, débordaient et enlevaient ce nid d’aigle de Montfaucon dressé comme une menace sur toutes nos lignes: et Gouraud, après avoir forcé le formidable réseau des défenses allemandes, de Navarin à la Justice, crevait la seconde ligne, abordait la troisième, touchait au nœud de voies ferrées de Challerange et à la coupure de l’Argonne. Par lui et par Berthelot, Reims est enfin délivré.

Dans le Nord, de Dixmude à Ypres, trois jours de combat amènent Anglais et Belges aux portes de Roulers et de Menin. Nul répit. Entre ces deux foyers extrêmes, une par une, sur les tronçons de ce qui lut la position Hindenburg, les armées s’élancent. La ligne d’eau du canal du Nord et du canal de l’Escaut, dernier espoir de l’ennemi, est passée. Les Anglais arrivent aux faubourgs de Cambrai. Une autre armée britannique, aidée d’éléments américains, déborde-Saint-Quentin par le Nord; l’armée française du général Debeney atteint la ville par le Sud et l’occupe.

Toute la ligne allemande craque. Devant Mangin, l’ennemi se met franchement en retraite jusqu’à l’Ailette, abandonnant progressivement d’Ouest en Est le Chemin des Dames, découvrant la droite de ses troupes encore accrochées au Sud de l’Aisne, et qui doivent à leur tour se replier; il cède la dernière parcelle des gains réalisés par lui dans son offensive. Mais déjà il n’est plus question pour l’Allemand de maintenir ses gains de 1918; et c’est de l’invasion de 1914 qu’à présent il s’agit. La première ligne Hindenburg, Wotan ou Siegfried, est brisée depuis Arras jusqu’à Moy; les deux piliers auxquels elle s’appuyait dans les Flandres et en Champagne pouilleuse sont tournés l’un et l’autre; et, derrière ces lignes effondrées, les suprêmes réserves de Menschen-Material sont engagées, ou s’engagent.

Il faut s’en aller. Sur les deux rives du canal de la Bassée, on s’en va déjà. L’ennemi pourra-t-il tenir sur la seconde ligne, appuyée aux fortifications de Lille, jalonnée par Cambrai, Rozoy-sur-Serre, Vouziers? Mais Lille est dès maintenant en danger d’être débordée par les armées anglaises et françaises qui ont passé la Lys à Comines; Vouziers est sous le feu des canons de Gouraud ; les étoiles américaines montent vers le Nord, entre Argonne et Meuse. — La Meuse, peut-être? — Il en sera ce que voudra l’Allemagne, libre, s’il lui plait, dans l’obsession où elle a vécu de la « carte de guerre, » de demeurer cramponnée à son gage territorial et d’y voir détruire ses armées, ainsi qu’il est advenu à ses chers Bulgares.