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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/915

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rétablir, dans l’économie nationale, l’équilibre rompu entre la production et la consommation, voudrait-on que le « somptuaire » échappât à la loi commune ? Socialement même, l’étalage de vanité de quelques-uns n’apparait-il pas, devant l’épreuve de tous les autres, comme une faute et presque une provocation ? Et si la taxation du luxe, on tant que signe individuel de richesse, est de tout temps légitime, n’est-elle pas actuellement en vérité commandée par les circonstances ?

Il est vrai que les impôts somptuaires ont, comme on dit, une mauvaise presse. Condamnés par les économistes, ils se sont jusqu’ici toujours montrés peu lucratifs. Mais pourquoi ? C’étaient de petits impôts directs, isolés, incapables de saisir une proie mobile et capricieuse. Il s’agit d’autre chose ici. Sans nourrir l’illusion de supprimer le luxe ou l’ambition puritaine de réformer les mœurs en le châtiant, on veut, — simplement, — l’exploiter. Se restreindra-t-il plutôt que de payer ? Tant mieux pour l’économie nationale, Paiera-t-il sans se restreindre ? Tant mieux pour les finances publiques. De toutes façons, le pays y gagnera. Pour le saisir sûrement, voici donc une taxe générale sur toutes les dépenses dites de luxe. Ce n’est pas telles ou telles, c’est toutes qu’elle vise dans ses nomenclatures (car, dans l’impossibilité de définir le luxe, il a bien fallu procéder par énumération). Notez d’ailleurs que le luxe, chose variable selon les temps, s’est de nos jours largement répandu et généralisé. Il n’est plus le privilège de quelques-uns, mais la jouissance d’un assez grand nombre. Il a descendu de plusieurs degrés dans l’échelle sociale. De fait, il représente aux yeux du fisc quelque chose de très large : c’est aussi bien la qualité juste au-dessus du courant que la qualité supérieure ou rare, c’est le superflu, l’élégance, la dépense de jouissance, celle qu’on fuit quand on n’est pas bien pressé par la nécessité d’« y regarder. » A côté du grand luxe, on a mis « au tableau » le demi-luxe, celui des classes moyennes, — elles souffriront, ici comme ailleurs, car c’est leur destinée de subir pour une large part les charges des riches sans jouir d’aucun des privilèges que la démocratie réserve à l’ « éminente dignité » des pauvres.

Cette extension sociale du luxe est le gage à la fois de l’opportunité de la taxe et de sa productivité future. « C’est bien mal connaître les hommes, disait Rousseau, que de croire qu’après s’être laissé une fois séduire par le luxe ils y puissent