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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/864

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— une surtout, la plus douce et la plus fragile. Puis, le regret que tout cela ne soit plus, que le souvenir même en doive périr avec lui, et, progressivement élargie, avec une ampleur infiniment pathétique, la protestation de la pauvre humanité éphémère :

Qu’est-ce que tout cela, qui n’est pas éternel ?


Puis, par un magistral effort sur soi, le retour à la morne sagesse de Bhagavat, le renoncement lugubre et orgueilleux : toutes les choses humaines

Ne valent pas la paix impassible des morts.


Une fois encore, le nihilisme a la victoire, mais à quel prix ? et après quels combats ?

Peut-être certains admirateurs de Leconte de Lisle estimeront-ils qu’on le rabaisse en signalant ses faiblesses et ses contradictions ? Nous pensons exactement le contraire. Nous l’aimons mieux ainsi, hésitant, souffrant, luttant contre ses instincts rebelles, que glorieusement endormi dans sa méditation imperturbable. Il est possible que sa philosophie y perde en unité, en cohérence ; mais sa figure morale devient plus vraie, plus attachante aussi. C’est réellement l’un de nous, et non quelque ascète extra-humain.

Il y a, dans son œuvre, aussi bien que dans son caractère, plus de nuances que n’en reconnaît une interprétation superficielle, plus de contrastes même, une vie plus pleine et plus riche. Artiste sans doute, et artiste minutieux, mais penseur passionné, — érudit et historien, mais polémiste ardent, — pessimiste, mais avec des ressauts brusques de désir et d’espoir, — il est de ceux qui, sous de fières apparences, recèlent au fond d’eux-mêmes tous les tourments, tous les frémissements de l’humanité douloureuse. Et puisque l’épithète de « marmoréen » est, avec celle d’« impassible, » celle qui lui a été le plus souvent décernée, acceptons-la, mais en sachant bien que le marbre n’est qu’à la surface, que la vie palpite là-dessous, et que nous pouvons dire à sa Muse ce que lui-même disait à Niobé :

Tu vis, tu vis encor ! Sous ta robe insensible
Ton cœur est dévoré d’un songe indestructible.


René Pichon.