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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/858

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lorsqu’ils sentent. En réalité les mœurs de ses bêtes de proie ne lui sont ni de purs thèmes descriptifs, ni de simples prétextes à réflexion ; il vit et vibre avec elles. En communion, si l’on ose dire, avec sa panthère, son jaguar, son aigle ou son requin, il éprouve l’ardeur de la lutte, l’ivresse exaltée du meurtre, ou l’anxiété lamentable de la faim. D’avoir vu autrefois, sur quelque plage africaine, frissonner et claquer des dents les maigres chiens hurleurs, il a gardé une sensation d’horreur où se symbolise la conscience de l’universelle misère :

Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages.

Quelle froideur chez ce peintre, n’est-il pas vrai ? et quelle indifférence dédaigneuse aux souffrances de ses modèles !

Restent les poèmes historiques, de beaucoup les plus nombreux, et au premier abord il peut sembler qu’ils nous transportent en un monde avec lequel nous n’avons rien de commun. Leconte de Lisle s’est imposé un volontaire, — et salutaire, — effort de dépaysement. Çunacépa ou Thyoné, Komor ou Angantyr, Nurmahal et Djihan-Ara, tous ces gens-là n’ont pas l’air de nous toucher de très près. Mais, de l’exotisme des noms, conclure à l’insensibilité du poète, ce serait un bien enfantin sophisme, ou une bien grosse naïveté. Si reculée que soit la date de ses personnages, ou si étrange leur pays, cela ne l’empêche pas de s’y intéresser, ni de nous y intéresser. Au spectacle de leurs amours et de leurs haines, il s’émeut de toute son âme. Il est tour à tour, et intensément, chacun d’eux. Sans artifice, par un don de large et généreuse compréhension, il fait sienne la gaieté des Bucoliastes, la résignation chaste d’Hypatie, la bravoure de Hialmar, la férocité vindicative de Don Diego Lainez, la tristesse du Runoïa. C’est un pathétique comparable à celui des anciens auteurs d’épopées ou de tragédies, bien éloigné en tout cas de la sérénité glaciale dont ont parlé tant de critiques.

Mais il y a plus. Si, très souvent, Leconte de Lisle se donne les émotions de ses héros, fréquemment aussi il leur donne les siennes ; non pas qu’il en fasse ses simples truchements selon le procédé romantique, mais, en bien des endroits, sans qu’il en coûte rien à la vraisemblance légendaire, il fait exprimer par