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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/857

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me synthétise. C’est le tort, si c’en est un, de la poésie que j’affectionne entre toutes. » Mais très vite il s’est rassuré en se disant que les préoccupations collectives et générales de l’humanité pouvaient être tout aussi émouvantes que les « mesquines impressions personnelles, » et il a terminé ses confidences à son ami par cette très belle et très juste profession de foi : « Ne crois pas que cela tue le cœur parce que cela l’élargit. »

De fait, le pathétique, chez lui, ne se déverse pas sur les menus chagrins de la vie privée ; il ne se boursoufle pas non plus en adjurations emphatiques ou en tirades verbeuses : mais il existe quand même, parfois plus reconnaissable, parfois plus jalousement caché, invisible et présent, et d’autant plus efficace qu’il est plus concentré. Pour qui sait le sentir, il sort, singulièrement prenant, de la blessure d’une grande âme qui a médité, dans le silence et l’angoisse, sur les problèmes de la nature et de la destinée ; il jaillit, fort et généreux,

Comme d’un sein puissant tombe un suprême amour,


et il anime de sa flamme virile toutes lus parties de l’œuvre du poète, même celles qui semblent les plus éloignées de notre pauvre et actuelle humanité.

Où donc est-il impassible, ce prétendu observateur désintéressé ? Est-ce, d’aventure, dans ses tableaux de la nature tropicale ? et, s’il se plaît tant à faire rayonner la chatoyante féerie de couleurs et de lumière dont s’enchanta son enfance, ne mêle-t-il pas à sa volupté d’artiste quelque chose de très humain et de très dramatique, l’effort éperdu pour prolonger par le souvenir l’existence de ce qu’il a jadis aimé, la joie enivrée lorsqu’il y croit réussir, et le désespoir lorsqu’il constate sa fatale impuissance ?

Et vous, joyeux soleils des naïves années,
Vous, éclatantes nuits de l’infini béant,
Qui versiez votre gloire aux mers illuminées,
L’esprit qui vous songea vous entraîne au néant…

La trouverons-nous, cette impassibilité tant de fois dénoncée, dans ses peintures d’animaux ? Mais nous avons déjà vu qu’elles sont toutes imprégnées d’une conception philosophique de la vie ; or, pour Leconte de Lisle comme pour Alfred de Vigny, « penser fait sentir, » alors que tant d’autres ne pensent que