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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/854

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qui sert de cadre ne font que rendre plus frappante, plus tragique, la cruauté qui est la loi de tout le monde animé. Quelquefois le poète ne peut s’empêcher de crier son horreur devant la nécessité du meurtre :

Va, monstre, tu n’es pas autre que nous ne sommes,
Plus hideux, plus féroce ou plus désespéré…

Ou bien, pris de je ne sais quelle pitié, il médite sur la tristesse obscure des êtres inférieurs :

Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?


Mais, là même où il n’a pas pris la peine de formuler la « moralité » de ses descriptions, il faudrait que nous fussions bien maladroits pour ne pas la découvrir. Tout, dans ces peintures d’animaux, proclame les deux fatalités qui pèsent sur les êtres, celle de la douleur et celle de la férocité ; tout nous révèle la vie, dans ce qu’elle a de plus profond, et non pas seulement de plus extérieur ou de plus pittoresque ; tout est d’un naturaliste, si l’on y tient, mais d’un naturaliste à la façon de Darwin plutôt que de Daubenton ou de Guéneau de Montbéliard, d’un naturaliste en qui l’observateur se met sans cesse au service du philosophe.

Il en est des scènes historiques comme des scènes animales. Cette fois encore, Leconte de Lisle accumule les indications précises : architecture, mobilier, vêtements, rites, jeux ou danses, tout le décor de l’antiquité ou du moyen âge est restitué très exactement, et ce peut être un divertissement d’érudit d’en rechercher les « sources » littéraires ou figurées. Mais croirons-nous que le poète n’ait rien voulu voir au-delà de ce bric-à-brac ? le confondrons-nous avec tant d’écrivains consciencieux, — et ennuyeux, — qui, avant comme après lui, nous ont infligé tant d’assommantes antiquailles ? Comparons, pour bien comprendre son dessein, deux « intérieurs » copieusement décrits par lui, le palais d’Amphiôn dans Niobé et le château féodal de Magnus. Ici, les voûtes de marbre, les larges conques d’or, les longs tissus de lin, les sons amoureux des lyres ioniques, toutes les marques d’une somptuosité fière et joyeuse : or, cette joie va contraster avec la catastrophe lugubre toute proche, et cette fierté, en nourrissant l’orgueil de Niobé, expliquera son