Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/853

Cette page a été validée par deux contributeurs.


n’existe jamais pour lui-même, qu’il se subordonne à l’historien et au penseur.

Pareillement l’artisan de mots. Les termes qu’il emploie peuvent bien l’avoir séduit par leur richesse de couleur ou par leur vigueur plastique, mais soyons sûrs qu’il ne les eût pas admis s’il n’avait senti qu’ils déclencheraient en nous toute une résonance d’impressions et d’idées. Lorsque, pour encadrer le repos de son pâtre grec, accoudé « sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse, » il a besoin d’un horizon marin, il indique la Méditerranée qui étincelle au soleil,

Semblable au clair métal de la riche Korinthe,


et aussitôt c’est toute la vie hellénique qui s’étale devant nous, dans sa paix heureuse et son opulente sérénité. S’il veut faire tomber la neige sur la tour noire où songe le Runoïa, il l’appelle la neige « primitive, » et ce seul adjectif nous plonge dans un monde lointain, grandiose et mystérieux. L’agonie de Hialmar est éclairée par « la lune froide : » épithète de nature ? non, mais notation physique qui s’accorde avec la grandeur austère, et, si l’on peut dire, stoïquement glaciale, du courage Scandinave. Bref, s’il est excessif de prétendre que tous les détails matériels, chez Leconte de Lisle, ont un sens symbolique, tout au moins doit-on reconnaître que la plupart d’entre eux sont choisis parce qu’ils prouvent ou suggèrent quelque chose de plus qu’eux-mêmes, et qu’outre leur beauté propre ils sont comme chargés de pensée.

On s’y est bien souvent mépris. Le mérite technique de la peinture a, comme il arrive souvent, relégué dans l’ombre les intentions plus profondes de l’artiste. Devant ses portraits d’animaux ou devant ses scènes d’histoire, on s’est récrié sur l’exactitude du rendu, mais sur elle seule, comme si l’ambition de Leconte de Lisle se fût bornée à mettre en beaux vers un traité d’histoire naturelle ou un manuel d’archéologie. Impossible de se tromper plus lourdement. Qu’on relise la Panthère noire, le Rêve du jaguar, la Chasse de l’aigle, l’Aboma : il y a là tout autre chose que le savoir-faire magistral d’un animalier, occupé de saisir les attitudes et les mouvements de ses bêtes ; ici, les gestes révèlent les instincts essentiels de la vie ; la splendeur des formes ou la douceur caressante du paysage