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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/803

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grandes actions collectives n’ont pas leur origine dans le raisonnement, mais que leurs véritables mobiles sont d’ordre mystique.

Chez ce Cosaque de Sibérie, la bravoure touche à la folie. Il est de ceux qui ne savent pas reculer et qui, dès qu’ils ont flairé l’approche de l’ennemi, d’instinct foncent en avant. Rester inactif en présence de l’ennemi, céder du terrain pour des considérations stratégiques, autant d’impossibilités pour ce grand sabreur. Un tel homme n’est pas fait pour la patiente guerre de tranchées, ne fût-ce que parce qu’il se trouve encadré de chefs plus prudents ou moins enclins aux aventures risquées. » C’est un de ces véritables guerriers russes, qu’il faut tenir en laisse tant qu’ils se trouvent sur les fronts étendus des armées modernes, mais auxquels il faut rendre leur entière liberté, dès qu’ils sont seuls avec leurs compagnons d’armes dans les immenses plaines de leur pays. C’est seulement maintenant, parmi cette élite exceptionnelle de soldats en qui il se reconnaît, qu’il réalise ce rêve suprême d’un chef : être seul, — avec Dieu, — maître des destinées d’une armée.

Cet homme admirable avait, pendant tout le cours de la guerre, montré, à un rare degré, l’impatience d’obéir et de se tenir à la place qui lui était assignée dans le rang. Au début des hostilités, il commandait une division on Galicie sous les ordres de Broussilof qui avait un corps d’armée. Pendant la bataille de Grodek, sa division formait l’aile gauche. L’attaque principale devait se produire au centre ; en conséquence, il reçut l’ordre de rester sur la défensive. Mais quand le canon se mit à tonner à 5 verstes de distance, et quand les autres divisions avancèrent, vous devinez s’il lui fut possible de rester les bras croisés. Il se projeta en avant comme un tigre qui brise ses chaînes, entraîna ses hommes d’un magnifique élan ; mais n’ayant pas été suivi par ses voisins, il perdit la moitié de ses troupes, se fit prendre 28 canons et mit toute la ligne en danger d’être enfoncée. Il fallut envoyer sur-le-champ deux divisions de cavalerie et une brigade d’infanterie.

Plus tard, dans les Carpathes, près de Goumène, où la 8e armée devait opérer en liaison avec la 3e, Kornilof reçut l’ordre de rester sur la crête d’une ligne de collines et d’attendre le développement des opérations. Voilà qui ne convenait guère a un tel tempérament, Un coup d’éclat et de folie était bien