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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/797

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paille : l’installation est plus primitive, mais l’air est moins vicié que dans les wagons de premières, qui sont ceux où les soldats font irruption et vont tout droit se jeter, la tête en avant.

A Tzaritzine, ville de quelque importance sur la Volga, je m’arrête une journée : arrêt forcé, on le devine. La Volga n’y produit pas encore la puissante impression qu’elle fait à Astrakhan, mais autour de ses rives voltigent mille légendes, et on aime à se figurer le Cosaque-brigand Stenka-Razine, tel qu’il y naviguait naguère avec sa bande farouche, pillant les navires tartares et persans qui remontaient le fleuve, chargés des étoiles précieuses, des fines lames et de la délicieuse vaisselle d’Orient.

A la gare maintenant, sous des manteaux de soldats, j’aperçois partout des tournures trop distinguées et qui trahissent une autre condition. Les transports de Moscou et de Kharkow se rencontrent ici sur la Volga ; le train pour le Caucase partira cette nuit : le chef de gare m’assure encore que je n’arriverai pas à Rostof, mais je suis allé trop loin pour reculer.

Les salles d’attente sont remplies de Cosaques du Couban, du Don et d’Astrakhan, de petits Arméniens, de jolies Gabardines. Partout des têtes rasées et moustachues et des nez en bec d’aigle. Coiffés d’énormes papakas [1], couverts de bourkas [2] noirs, des Circassiens en costume, cartouches autour de la poitrine, sabre courbé de Tekintsi au côté, ou sabre droit de Tartare. Une foule bigarrée, parlant vingt langues et cent dialectes, pressée de rentrer au Caucase. Toute l’ardente bravoure musulmane, toute la dévorante passion des brigands du Caucase, conduites par l’Aigle russe contre l’ennemi national, ont été libérées par sa chute, et, à grands battements d’ailes, rentrent dans les pays légendaires entre Kazbek et Ordoubate, pour participer à mille nouvelles aventures contre l’ennemi héréditaire, le Turc.

En passant devant moi, un vieillard de haute mine, en costume circassien, m’adresse quelques mots ; chaque fois que nous nous rencontrons, nous échangeons des phrases furtives : nous constatons ainsi que nous avons même but de voyage Quelques jeunes gens, vêtus d’uniformes et sans doute munis de passeports de soldats, mais qui sont en réalité des officiers déguisés, se joignent à lui : ils forment le noyau d’un détachement dont le vieux Circassien aura le commandement :

  1. Bonnets à poils.
  2. Sorte de pèlerine ou manteau épais, portée par les peuplades du Caucase.