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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/789

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UN CHEF DE BANDE RÉVOLUTIONNAIRE

A peine suis-je arrivé à la gare d’Alexandrovsk, des soldats m’arrêtent. On me mène chez le commissaire de la gare, le matelot Berg. Heureux hasard qui me met en contact avec un des véritables chefs militaires de la l’évolution.

Combien de fois me suis-je demandé par quel prodige s’expliquaient certains succès foudroyants des bandes révolutionnaires et l’ascendant qu’elles prenaient sur les populations ! Nous autres, étrangers, un abîme nous sépare de ces chefs improvisés : la différence d’origine et de mentalité, et leur méfiance à notre égard autant que nos sympathies pour la classe intellectuelle. Aussi de quel puissant intérêt n’est-il pas pour moi d’écouter l’âpre langage d’un de ces hommes, qui ont réussi à s’imposer aux foules amorphes et inorganiques ! Le secret de ces terribles meneurs est toujours le même : ils agissent suivant la logique d’une passion en accord avec les instincts et les appétits de la foule.

Ce Berg est un homme issu du peuple, violent, cruel, sans scrupules et sans pitié, mais convaincu et prêt à tout : le type du révolutionnaire romantique. Pourquoi m’a-t-il soudain pris en amitié et s’est-il mis à me raconter sa vie ? D’abord ouvrier, puis matelot dans la flotte baltique, il se plaint d’y avoir tout particulièrement souffert de la sévère discipline russe, en raison de son humeur de Letton rebelle à toute règle. Pour avoir tenu dans le rang des propos antimilitaristes, il a été emprisonné dans la forteresse centrale de Riga, où il prétend qu’on l’a enchaîné au mur. Les termes où s’exprime sa haine contre ses anciens chefs sont sinistres à entendre, en ce moment où c’est par milliers qu’on tue les officiers à travers toute la Russie.

— Jamais je ne leur pardonnerai. Ils ont empoisonné ma vie. Parce qu’ils étaient des nobles, ils nous méprisaient, ils nous traitaient comme des chiens. Alors demandez-vous pourquoi nous en avons tué deux cent trente en une seule nuit, à la nouvelle que la révolution, — si longtemps attendue ! — avait enfin éclaté à Petrograd.

— Rien n’excuse la cruauté des tortures que vous leur avez infligées…

— Nous aurions dû leur en faire mille fois plus, et n’avoir