Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/779

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’elle fut là, l’envie fut désarmée : on pardonna tant de succès à tant de grâce, et l’insolente fortune parut moins insolente aussi longtemps qu’elle prit le masque d’une jeune femme, presque d’une enfant.

C’est donc, en définitive, devant ce masque enfantin et espiègle qu’il nous faut revenir, si nous voulons nous représenter, sous une forme sensible, la Fortune de Ludovic le More. C’est sous cette forme qu’elle dut lui apparaître, à chaque coup du sort, dans le cadre doré des beaux jours évanouis. C’est elle qu’il regardait fixement, le soir où il quitta Milan pour aller chercher du secours dans le Tyrol : on dit qu’il s’arrêta des heures devant le tombeau de Béatrice, à Sainte-Marie-des-Grâces. On ne pouvait l’arracher de sa rêverie. C’est elle qu’il-revoyait au fond de ses souvenirs, lorsqu’il faisait, à Lyon, l’entrée pitoyable que décrit Trévisan. Et il est probable qu’il la revoyait alors toute jeune, telle qu’elle lui était apparue venant à lui pour la première fois, telle que la représente notre buste du Louvre. En la taillant dans le carrare, Cristoforo Romano faisait ainsi, sans le savoir, l’image d’un fétiche.

Sans le savoir davantage, le plus ignorant des visiteurs qui traverse la salle Michel-Ange, au Louvre, et qui rencontre cette petite figure joufflue et délurée, éprouve quelque chose qui n’est pas dans tous les bustes du Musée, et qu’il n’a pas éprouvé devant ses myriades de statues antiques : la présence d’une influence animatrice et d’un pouvoir secret. Et c’est pourquoi, sans doute, voici que nous-mêmes, nous nous sommes arrêtés devant elle si longtemps…

Si vous voulez revoir ce même buste, épaissi par l’âge, renversé par la mort, encadré par les cheveux déroulés et tombants, les yeux clos, prenez le train de Milan à Pavie et descendez à la petite station qu’on appelle la Certosa. C’est en pleine campagne, au cœur des riches plaines lombardes, terres rougeâtres sillonnées par le lacis bleu des veines d’eau. Rien, au premier coup d’œil, ne paraît justifier un arrêt dans ce lieu désert : pas de ville, pas de village, à peine une ou deux fermes. Quelques enfants piétinent dans la boue rouge, un cheval ou un âne passent… A peine si, dans le silence pesant des champs et des vergers, une fauvette chante des airs qu’elle chantait, déjà, du temps de Béatrice d’Este. Pourtant, sur un léger renflement de terrain, quelque chose de rouge et de noir commence à filtrer à