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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/773

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envers nous. Pour cela, il faut lui donner assez à penser à ses propres affaires pour qu’il n’étende pas la main vers celles d’autrui. Il faut donc que les Français descendent en Italie.

Mais, pour que les résultats de leur venue ne dépassent pas nos besoins et n’aboutissent pas à la ruine complète du roi de Naples, j’ai entrepris ce que vous savez, c’est-à-dire que le roi des Romains (Maximilien, empereur d’Allemagne) passe également les Alpes. In tel contrepoids empêchera les Français de s’emporter jusqu’à se faire plus grands qu’ils ne sont déjà. Ce prince ne se soucie pas plus que nous de voir les Français plus puissants. Il est notre allié par son mariage, il tient fort à recouvrer dans les affaires d’Italie la supériorité qui revient de droit à l’Empire. Il sera donc facile de mettre un terme aux progrès des Français


C’est un peu un homme qui met le feu à une ville pour cuire sa soupe. L’écroulement a gagné de proche en proche, — et sa marmite a été renversée. Il y avait justement, parmi les symboles ou imprese des Sforza, un dessin représentant des tisons enflammés et des seaux suspendus à ces tisons. Le More justifia la moitié de cet emblème : il sut 1res bien enflammer les tisons, mais quand il fallut les éteindre, ce fut autre chose. On ne peut, d’ailleurs, imaginer un pire endroit pour tenter de telles expériences. Milan, placé au milieu de la plus riche plaine du monde et de la plus ouverte, au carrefour même des invasions, était le centre naturel de toutes les convoitises, la Mecque de tous les pillards de l’Europe, épiant, derrière le cirque dentelé de leurs montagnes, le moment favorable à quelque coup de main. Ajoutez que le trésor des Sforza, enfermé à la Rocchetta, passait pour le plus opulent qui fût et brillait aux imaginations lointaines, comme un phare. Avec cela, le More avait l’imprudence d’attiser ces convoitises. Il admettait volontiers à la visite de ce trésor les ambassadeurs et les principales dames de la ville. Après l’une de ces excursions, l’ambassadeur de Ferrare écrivait à son gouvernement :


Dans la Chambre de l’Argent, il y avait, sur des tapis, longs de seize brasses et larges de trois brasses, à terre, une grande quantité de boisseaux de ducats, en toutes sortes de pièces valant ou trois ou dix, ou vingt-cinq ducats chacune, qui furent estimés au total comme s’élevant à six cent cinquante ou huit cent mille ducats. Puis, il y avait des tables longues, sur lesquelles étaient exposés les bijoux, chaînes et colliers d’or de leurs Altesses, qui étaient une chose belle