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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/772

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Or, pas plus que de la prison, il ne pouvait s’évader de ses souvenirs…

Un autre supplice, plus subtil, mais aussi intolérable pour cet esprit philosophique, était de ne pouvoir arriver à démêler les raisons de sa chute. Selon le témoignage du serviteur fidèle bui, pour ne pas le quitter, voulut s’enterrer vivant dans son cachot, il revenait constamment sur cette idée. Son incomparable malheur était, sans doute, une punition de Dieu, disait-il, car, « seule, la puissance du Destin avait pu déjouer à ce point les conseils de la sagesse humaine. »

Aujourd’hui, avec une vue perspective de quatre siècles, et une foule de documents qu’il ne pouvait connaître, c’est encore l’opinion qui nous paraît la plus raisonnable. Plus on examine la destinée du More, son ascension prodigieuse, sa chute profonde, moins on en comprend les raisons. Machiavel, qui avait assisté à tous ces événements et qui ne passe pas pour un esprit dénué de pénétration, dit quelque part : « Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des princes tombés d’un état prospère dans l’infortune, sans qu’on puisse attribuer leur disgrâce ù un changement dans leur conduite ou dans leur caractère. » Et quoiqu’il ne spécifie pas qu’il parle, ici, de Ludovic le More, son propos s’y ajuste si bien qu’il n’est guère possible qu’il n’y ait point pensé.

Sans doute, le More avait des défauts, des faiblesses, des inconséquences qui, en des temps si difficiles, pouvaient entraîner une catastrophe. Il est plusieurs de ces défauts de conduite ou de caractère qui sautent aux yeux. Par exemple, on voit bien qu’il fut d’une imprudence folle en appelant les Français en Italie. Pour juger de sa naïve suffisance, il suffit de lire la lettre écrite à son frère, le cardinal Ascanio Sforza, au moment même où se prépare l’expédition de Charles VIII :


Il y aurait de grandes difficultés à empêcher la venue des Français. dit-il, et quand même il n’y en aurait pas. je vous avoue que je crois nécessaire de les faire venir, non que je désire, que je cherche la ruine du roi Alphonse (Alphonse d’Aragon, roi de Naples) pour lequel j’ai de bons sentiments, ainsi que vous le verrez bientôt ; mais je veux le faire descendre à un point tel que cette grandeur immodérée où nous l’avons porte ne lui lasse plus oublier, comme jadis son père l’a oublié pour son propre compte, qu’il doit se conduire en égal et non en supérieur envers les autres potentats italiens et surtout