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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/764

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où il dit lui-même l’office tout entier et, là, la duchesse fut placée dans une bière drapée d’un drap d’or, portant les armes des Sforza et elle était vêtue d’une de ses plus riches camoras de brocart d’or.

Mon cher Seigneur, outre les démonstrations extraordinaires de douleur auxquelles s’est livré le peuple tout entier de cette ville et les femmes tout autant que les hommes, ce qui peut être une grande consolation pour Votre Excellence, je dois vous dire combien au-dessus de tous les autres le seigneur Messer Galeazzo de San Severino a témoigné d’une façon admirable, à la fois par ses paroles et par ses actes, aussi bien que par ses démonstrations de douleur, de l’affection qu’il avait pour la duchesse et a fait en sorte que tout le monde connût les vertus et la bonté de cette très illustre madame, toutes choses que j’ai cru de mon devoir de dire à Votre Excellence, dans l’espoir que cela pourrait un peu alléger votre douleur ; vous priant de conserver le même courage que vous avez toujours montré jusqu’ici. Le serviteur de Votre Excellence, Antonius Costabilis.


Nous démêlons, maintenant, le grand trait caractéristique dans la destinée de Béatrice. C’est une éphémère. Elle saute, à pieds joints, de l’enfance dans le mariage, dans le gouvernement, sur le trône d’une des plus puissantes cités du globe et va son train, sans la moindre hésitation. La veille, elle parlait à ses poupées ; le lendemain, elle fait des discours au Doge, aux ambassadeurs, au roi de France. Elle ne s’embarrasse de rien, n’a peur de rien, résout toutes les difficultés en passant par-dessus, comme les obstacles quand elle court le cerf dans les bois de Vigevano. Mariage, voyages, entrées triomphales dans les villes, réceptions de rois et de l’Empereur, couronnement, naissances d’enfants, ambassades : — tout cela se presse, se précipite, passe devant les spectateurs béants de surprise comme une chasse infernale. Un éclat de rire, les foulées d’un galop sonore, un bruissement de robe, un tintement de grelots, l’aboiement des chiens et l’appel du cor, puis le silence, le grand silence qui suit la chute dans l’éternité, (l’est fini. Elle n’a pas vingt-deux ans.

Son palais lui-même, cet immense Castello fait de châteaux emboités les uns dans les autres, comme un jeu chinois, semble un décor dressé pour une fête d’un jour. Il est tout neuf quand elle l’habite : dès qu’elle le quitte, il commence à tomber pièce à pièce. Les machinistes emportent un jour les trésors, un autre jour les portants et les praticables. On l’assiège, on le bombarde, on le pille. Ce n’était qu’un