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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/762

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tout de suite, le pressentiment, tant ce coup l’accabla. Quelques heures après, il écrivait à son beau-frère le marquis de Mantoue :


Très illustre allié et très cher frère, ma femme a été prise de douleurs soudaines, hier au soir, à huit heures. A onze heures, elle a donné naissance à un enfant mort, et à minuit et demi, elle a rendu son âme à Dieu. Cette fin cruelle et prématurée m’a rempli d’une consternation tellement amère et indescriptible que j’eusse mieux aimé mourir moi-même que perdre ce que j’avais de plus cher et de plus précieux au monde ; mais dans cette grande et excessive douleur que je ressens au-delà de toute mesure, et en songeant ce que la vôtre sera, je sens que je dois vous la dire moi-même, à cause de l’amitié fraternelle qui est entre nous. Et je vous prie de ne m’envoyer personne pour m’offrir des consolations, cela ne pouvant que renouveler ma douleur. Je n’ai pas voulu écrire à la marquise, et je vous laisse le soin de lui donner les nouvelles comme vous le jugerez le mieux, sachant à quel point sa douleur dépassera toute expression. Lodovicus. M. Sfortia, Anglus, dux Médiolani, Milan, 3 janvier 1497, 6 heures.


Ce fut un deuil public. Costabili mandait, de Milan, au duc Ercole d’Este :


Très illustre et excellent Seigneur. Quoique j’aie reçu un messager, m’enjoignant de ne pas quitter la maison avant la soirée, comme personne de votre auguste famille ne pouvait être présent aux funérailles de notre très illustre Madame feue la duchesse, à 4 heures, le duc envoya deux conseillers pour me prendre et, accompagné par ces gentilshommes, j’allai à la Camera della Torre, au Castello, où je trouvai tous les ambassadeurs, les conseillers du duc, et un grand nombre de gentilshommes assemblés. Dès mon arrivée, Son Excellence m’envoya chercher et je la trouvai sur son lit, tout à fait abattue et plus bouleversée par son chagrin que je n’ai jamais vu personne. Après les salutations habituelles, je tentai, pour obéir à la requête de quelques-uns de ses conseillers, de l’exhorter à reprendre un peu de courage et de patience, essayant de toutes les expressions qui me venaient à l’esprit en ce moment et lui conseillant de supporter ce coup cruel avec constance, parce que, de cette sorte, il donnerait courage à Votre Excellence et vous aiderait à supporter votre peine et, en même temps, calmerait les angoisses de ses propres serviteurs et rendrait l’espoir et la paix à leur cœur.

Le duc me remercia pour ma bonté et me dit qu’« il ne pouvait supporter une si cruelle douleur sans donner libre cours aux sentiments de son cœur et qu’il m’avait envoyé chercher afin de me dire