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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/759

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mari et la femme, quelque chose en aurait passé dans les correspondances du temps. Or, nous n’y trouvons rien de pareil. Nous n’y voyons mentionnées que les traces d’une violente passion, qui devait être la dernière. Cette passion du More pour la Crivelli ne devait pas survivre à la mort de Béatrice, mais seulement des preuves de sa gratitude. Quelques mois après avoir perdu sa femme, le duc de Milan octroyait à son ancienne maîtresse le domaine de Cussago, en témoignage exprès « de l’immense plaisir qu’il avait toujours trouvé en sa compagnie, » — et, comme il avait d’elle un fils, Gian Paolo, il se chargea de son éducation. Les Sforza n’eurent pas, dans la suite, de serviteur plus fidèle. Ce que Béatrice pensa au juste de ces infidélités, nous ne le savons guère ; nous savons seulement qu’elle ne les paya pas de retour.

La vie d’intérieur comportait, aussi, pour elle comme pour la plupart de ses congénères, des distractions intellectuelles. Elle tenait, à ses moments perdus, c’est-à-dire quand elle n’était pas à cheval ou à sa toilette, une petite cour littéraire. Ce qu’on y pouvait remarquer de particulier et de savoureux, c’est que cette cour ne se composait pas seulement de littérateurs, mais d’artistes et d’hommes d’épée, comme, d’ailleurs, la tour que devait rassembler plus tard Elisabetta Gonzague, à Urbino. On y lisait la Divine Comédie ; on y disputait sur la prééminence de Dante et de Pétrarque, — Bramante, Calmetta et Niccolo da Correggio tenant pour le premier ; Gaspare Visconti, le duc et la duchesse pour le second. Bramante, l’architecte, y déployait ses dons d’ironiste et de comique. On y bataillait longuement sur les mérites respectifs de Roland et de Renaud, — Galeazzo de San Severino tenant pour Roland, Isabelle d’Este pour Renaud, et Bellincioni jugeant le tournoi.

Surtout, on faisait de la musique. Le goût des femmes pour les arts plastiques est souvent voulu ; il est rare que, pour la musique, il ne soit pas spontané. Cristoforo Romano laissait là son travail d’orfèvre et de sculpteur pour accompagner, sur son luth, un sonnet ou une chanson, ou encore pour suivre Béatrice en voyage avec les autres musiciens de la cour. Bramante quittait ses plans et ses pierres, pour ordonner des décors de comédie, et Léonard de Vinci, ses rêves encyclopédiques pour dessiner des armoires. On ne saura jamais tout ce que les Mécènes de la Renaissance ont gaspillé de temps