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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/758

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bientôt il ne resta plus que les cendres de l’expérience. Elle toléra la présence de l’enfant que sa rivale venait de donner au More : Cesare. Elle permit même qu’on le représentât, à genoux, aux côtés de son père, en face de son propre fils à elle, dans cette réunion de famille qui est au musée Brera : la Pala Sforzesca. A cette époque, en Italie, comme le remarque Commynes, on ne faisait pas « grant différence entre les bâtards et les enfants légitimes. » Ils étaient élevés ensemble : tout ce petit monde jouait pêle-mêle, écorchait le rudiment, participait à l’impartiale distribution des taloches, montait aux honneurs. Il arrivait même, comme on le voit par cet exemple, qu’on fîgurât les bâtards aux pieds de la Vierge, dans un tableau de sainteté : pour faire nombre, — Dieu bénissant les nombreuses familles. De fait, ce fut souvent, pour une dynastie, un bonheur que ces irréguliers de la famille : hommes d’Etat, hommes d’Eglise, capitaines, ils sauvèrent plus d’une fois ce que leurs frères légitimes avaient perdu.

Celui-là n’eut pas de si grandes destinées. Pourtant, quand il eut six ans, le More jugea qu’il était temps de lui donner un établissement convenable. Et, comme il s’agissait d’un bâtard, il pensa aux dignités ecclésiastiques. Justement, l’archevêque de Milan venait de mourir. Le jeune Cesare ne pourrait-il pas le remplacer ? La belle Cecilia Gallerani, déjà pourvue d’un mari authentique, se vit sur le point de l’être d’un fils archevêque. Mais le More était plein de prudence : avant de rien entreprendre, il s’en ouvrit au prieur de Sainte-Marie des Grâces, en qui il avait grande confiance. Celui-ci, considérant le jeune âge de l’impétrant, s’efforça de le dissuader. Et l’enfant continua de tendre des pièges aux oiselets ou de courir après les lézards, avec les galopins de son âge, au lieu d’être mis, en nom, à la tête d’un des plus grands diocèses du monde…

Il ne semble pas que Béatrice ait protesté, le moins du monde, contre ces projets. Elle accepta aussi, en silence, sinon avec résignation, les faveurs que son mari se plut à marquer, après cinq ans de mariage, à une de ses dames d’honneur, Lucrezia Crivelli, celle-là même dont on a cru longtemps voir, au Louvre, l’ovale sérieux et doux dans la Belle Ferronnière. La liaison du duc avec cette beauté célèbre, un des modèles les plus admirés de Léonard de Vinci, était publique. Si elle avait suscité quelque scène violente à la Cour, entre le