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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/756

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est la femme d’une seule robe. Aussi, à la grande festa du palais ducal, elle arrive avec une tout autre toilette. Il faut lire dans le beau livre de Julia Cartwright (Mrs Ady), Béatrice d’Este duchess of Milan, le détail de ses atours. Chaque fois, le collier change, ou bien le solitaire. Elle tire enfin de ses fourgons une camora brodée de l’emblème du « caducée », qui est figuré en grosses perles, rubis et diamants, avec un gros diamant au sommet A ce coup, les Vénitiennes rendent les armes et le secrétaire de Ludovic le More écrit à son mari « qu’il peut bien se tenir pour le prince le plus heureux du monde » d’avoir une femme si féconde en transformations.

Que ce débordement de passion somptuaire, non plus que ses accès d’espièglerie enfantine, ne nous égarent point pourtant sur son véritable caractère. Il ne faut pas prendre Béatrice pour une poupée déguisée en diplomate, une simple marionnette entre les mains du More. Il y a, en elle, une véritable femme d’État. Lorsque, par hasard, l’imprésario en laisse échapper les fils, lorsque lui-même ne sait plus quel rôle jouer, elle agit toute seule, elle agit à sa place, et elle agit bien.

On le vit clairement, deux ans plus tard, en juin 1495, lors de l’expédition de Charles VIII en Italie. Cette expédition avait d’abord été encouragée par le More, comme un moyen d’intimider la dynastie qui régnait sur le Sud de la Péninsule. Mais elle avait, peu à peu, changé d’objet. Charles VIII ne pensait qu’à conquérir le royaume de Naples sur les Aragon, mais il avait auprès de lui son cousin, le Duc d’Orléans, le futur Louis XII, qui croyait avoir des droits sur la Lombardie et qui s’intéressait à cette station intermédiaire bien plus qu’au but du voyage. L’expédition française en Italie était donc une épée à deux tranchants, l’une aiguisée contre Naples, l’autre contre Milan. Pour qu’elle ne frappât que d’un côté, il fallait en tenir soi-même la poignée. Ludovic le More croyait en être capable, alors que le roi lui-même ne l’était point et que l’invasion, une fois déchaînée à travers la Péninsule, allait buter de son propre poids, là où on ne la prévoyait nullement. C’est ainsi qu’après Fornoue, et pendant le retour de Charles VIII vers la France, le Duc d’Orléans, qui était enfermé dans Asti, sut fort bien en sortir, malgré les troupes sforzesques, s’avancer sur Novare et menacer Milan.

Le More, qui était loin de s’attendre à ce coup, perdit la