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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/755

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quoique chacun tâchât de nous faire place, le Prince allant jusqu’à crier, afin qu’on débarrassât le chemin. Mais, à la fin, le Prince lui-même dut se retirer en raison de la grande presse de la foule et nous laissa entrer avec seulement un petit nombre de personnes et même alors nous eûmes les plus grandes difficultés à avancer. Une fois en sûreté à l’intérieur du Trésor, nous vîmes chaque chose, ce qui fut un grand plaisir, car il y avait, là, une quantité infinie de très beaux joyaux et quelques coupes et calices magnifiques. Lorsque nous sortîmes du Trésor, nous allâmes sur la place Saint-Marc, parmi les boutiques de la foire de l’Ascension qui continue et nous trouvâmes une exposition de verres de Venise, tellement splendides que nous fûmes complètement transportés, et, obligés de rester là longtemps. Et comme nous cheminions, de boutique en boutique, tout le monde se retournait pour voir les bijoux que je portais sur ma coiffe de velours et sur mon corsage, lequel portait on broderie les tours du port de Gênes, et, spécialement, le grand diamant que je portais sur la poitrine. Et j’entendais les gens se dire les uns aux autres : « C’est la femme du seigneur Lodovico. Regardez quels beaux bijoux elle a ! Quels rubis et quels diamants splendides ! » A la fin, comme l’heure était déjà avancée, nous rentrâmes à la maison pour dîner et il devait être près de deux heures. Venise, 30 mai 1493.


Dans ce dernier trait, on retrouve encore la diplomate, non vis-à-vis de Venise, mais de son mari. Rouerie fort banale du reste et naturellement inspirée par les faits. Quelque habituées au luxe de la toilette et notamment des pierres précieuses que fussent alors les Dames de la lagune, celles de Béatrice firent grande impression. Surtout leur variété. Le jour de son arrivée, le Doge la voit monter sur le Ducentaure avec une robe de brocart d’or, brodée de colombes cramoisies, une aigrette de joyaux dans les cheveux et, pour pendant, le fameux rubis le Spigo. Le jour suivant, n’admire, sur elle, une camora de soie moirée, cramoisie, brodée d’un dessin représentant toujours le port du fanal de Gênes, avec deux tours brodées sur chacune des manches et deux autres sur la poitrine et deux autres derrière le dos, à chacune desquelles tours était suspendu un grand rubis balais ! Sur la tête, elle portait un escoffion de perles très grosses, comme les plus grosses d’Isabelle d’Este et cinq autres rubis balais très beaux. Les Vénitiennes en sont éblouies. Pour splendide que soit cette apparition, il ne faut pas cependant que ces dames, ni la reine Cornaro, en ce moment à Venise, s’imaginent que Béatrice