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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/754

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durerait jusqu’au lendemain matin. Et c’était très amusant de le voir s’étirer tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre et de l’entendre geindre : « Mes jambes n’en peuvent plus ! Quand donc cette fête finira-t-elle ? Jamais on ne m’y reprendra ! » Je pense vraiment que ces soupirs et ces grognements m’ont donné autant de plaisir que la fête elle-même. Lorsque, à la fin, je fus à la maison, je soupai sobrement, et allai me coucher et il était déjà trois heures. La robe que je portai après dîner était de soie moirée cramoisi et or avec ma toque bordée de joyaux sur la tête et le collier de perles, avec le marone pour pendant. — Je me recommande à Votre Excellence. De Votre Excellence, l’épouse très affectionnée.

Béatrice Sfortia Viscontis.


Enfin, il y a en elle une âme de touriste, qui flâne et s’amuse de tout ce qu’elle voit.


Très Excellent et illustre seigneur, mon très cher époux, écrit-elle encore à Ludovic le More, pour continuer mon récit de ce qui nous arrive ici, jour par jour, je dois vous informer que, ce matin, mon illustre mère, don Alfonso, Madonna Anna et moi, avec toute notre suite, nous partîmes pour Saint-Marc, où le Prince nous avait invités, nous et nos chanteurs, à assister à la messe et à visiter le Trésor. Mais avant d’atteindre Saint-Marc, nous abordâmes au Rialto et nous allâmes à pied dans ces rues qu’on appelle la Merceria, où nous vîmes les boutiques d’épices, de soie et d’autres marchandises, toutes en bon ordre, et remarquables à la fois par la qualité, par la quantité et la variété des choses à vendre. Et d’autres métiers, il y en avait aussi un considérable étalage, de telle sorte que nous nous arrêtions à chaque pas pour regarder tantôt une chose, tantôt une autre et nous fûmes tout à fait contrariés d’atteindre Saint-Marc. Là, les trompettes sonnèrent d’une loggia qui est au front de l’église et nous trouvâmes le Prince, qui s’avança à notre rencontre aux portes de Saint-Marc et se plaçant, comme auparavant, entre mon illustre mère et moi-même, il nous conduisit au maître-autel, où nous trouvâmes le prêtre déjà revêtu de ses ornements sacerdotaux. Là, nous nous mîmes à genoux avec le Prince et récitâmes le Credo et ensuite nous primes les sièges préparés pour nous et entendîmes la messe que le prêtre et les assistants chantèrent avec une grande solennité. Nos chanteurs firent leur partie et leurs chants charmèrent au plus haut point à la fois le Prince et tous ceux qui étaient présents, spécialement celui de Cordier, qui se donne toujours un grand mal pour faire honneur à Votre Excellence.

Après la messe, nous accompagnâmes le Prince pour voir le Trésor, mais nous eûmes le plus grand mal du monde à avancer, à cause de la foule du peuple, qui se trouvait là, aussi bien que dans les rues,