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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/751

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chaque jour à son mari sur les incidents du voyage. On y voit que son entrée à Venise fut celle d’une souveraine :


Très illustre Prince et excellent Seigneur, mon très cher époux, lui dit-elle.

Je vous ai écrit, hier, à notre arrivée à Chioggia. Ce matin, j’ai entendu la messe dans la chapelle de la maison où je loge. Les chanteurs y étaient et j’ai ressenti les plus grandes délices spirituelles à les entendre, Messer Cordier faisant sa partie admirablement, à son ordinaire, comme il l’a faite aussi hier matin. Certainement, son chant est la plus grande consolation possible. Ensuite, nous avons déjeuné, et, à dix heures, nous sommes montés sur le Bucentaure, nous répartissant entre le moyen et le petit Bucentaure et dans quelques gondoles, qui nous avaient été préparées pour plus de sûreté, le temps étant encore plutôt orageux. Ma très illustre mère, Alfonso et Madame Anna, avec quelques serviteurs, montèrent dans le petit Bucentaure et les autres dames et gentilshommes voyagèrent sur le plus grand, ou dans de petites gondoles, avec le seigneur Girolamo, messer Visconti et quelques autres, afin d’alléger le petit Bucentaure et de voyager plus commodément, comme on nous l’assurait.

Ainsi, nous partîmes et atteignîmes le port de Chioggia, où les bateaux commencèrent à danser. Je pris le plus grand plaisir à sauter de haut en bas et, grâce à Dieu, je n’en ressentis point du tout le mauvais effet. Mais je dois vous dire qu’il s’en trouva parmi nous qui eurent grand’peur, entre autres le seigneur Ursino, Niccolo de Negri et Madonna Elisabetta. Même le seigneur Girolamo, quoiqu’il eût été très sobre, se sentit plutôt incommodé, mais personne, dans ma gondole, ne fut réellement malade, si ce n’est Madonna Elisabetta et le cavalier Ursino, dans le port de Chioggia. La plupart des autres et surtout les femmes furent très malades. Ensuite le temps s’améliora, si bien que nous arrivâmes à Malamocco tout à fait à temps. Là, nous trouvâmes environ vingt-quatre gentilshommes avec trois gabarres, admirablement aménagées et décorées, dans l’une desquelles nous entrâmes avec autant de gens de notre suite qu’elle en pouvait porter et nous fûmes honorablement placée à la proue. Plusieurs gentilshommes vénitiens entrèrent, alors, dans notre gabarre et un certain messer Francesco Capello, couvert d’un long manteau de brocart blanc, brodé de grands dessins d’or comme vous en portez, prononça un dis6ours, pour nous informer que l’illustre Seigneurie, ayant appris votre présence à Ferrare, avait envoyé deux ambassadeurs pour témoigner de l’amitié qu’elle vous porte et qu’ensuite ayant appris la visite de ma mère et la mienne à Venise, elle avait envoyé les autres gentilshommes qui nous ont reçus à Chioggia et maintenant, comme un gage de plus de son affection, elle envoyait ceux-ci à Malamocco,