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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/749

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Les masques et les visages – Autour d’un buste


II. BÉATRICE D’ESTE ET LUDOVIC LE MORE [1]


I. — UNE AMBASSADRICE

Peut-être, sur la foi de quelques lettres, croyez-vous Béatrice d’Este, duchesse de Bari, éternellement vouée à l’invention des toilettes ou à de grossières farces à son bouffon… Il n’en est rien. Modiste, et sportive à l’habitude, tout à coup la voilà transformée par les circonstances en diplomate. Avant dix-huit ans, elle tente de convertir le Doge et la Seigneurie aux vues de Ludovic le More, ou tout au moins de connaître les leurs. Non pas à titre officiel : Ludovic le More savait ce dont nos féministes modernes n’ont pas l’air de se douter : que la grande force de la femme est d’agir par surprise, de dissimuler une volonté dans un sourire et de prendre l’homme au dépourvu de son esprit critique. En prévenant les gens qu’ils vont avoir a il a ire à une professionnelle de la diplomatie ou du droit, d’une science ou d’un métier, on rend à la femme le plus mauvais service. On dissipe le charme de l’improviste, on met en garde ; l’œuvre perd beaucoup à ne plus considérer l’ouvrière : ce n’est plus qu’une œuvre humaine, c’est-à-dire peu de chose. Ludovic le More se garda bien de dire qu’il envoyait à Venise une ambassadrice, ce qui aurait mis en émoi

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.