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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/747

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elle répétait ce cri de haine ; et c’était lui, j’en étais sûr, qui pointait cette pièce, lui le père de la petite Fernande et de l’autre, heureux, et sa jouissance était faite de sa souffrance. Et des voix pareilles, vengeresses, chargées de la même colère, éclataient de toutes parts, et leur haleine embrasait la plaine. Sous la lune, tous les canons hurlaient à la mort, comme des chiens.

Mais l’instant vint, celui dont nul n’a besoin de demander si c’est l’heure H, car chacun la reconnaît, à l’étrangeté d’un silence solennel, à l’arrêt de son cœur, et chacun sent bien que c’est le septième ange qui va sonner la septième trompette.

Alors, quand brusquement le régime du tir changea et que tous les feux, dans l’aube naissante, semblèrent se concentrer et s’abattre à la fois sur une seule ligne, quand jaillirent de toutes parts les fusées allemandes demandant le tir de barrage, quand on comprit que nos parallèles de départ s’étaient vidées là-bas et qu’ils s’étaient élancés, les vaillants, alors le soleil dissipa les prestiges et les cauchemars nocturnes, et, tandis que nos fusées et nos pots Ruggieri, s’éloignant, s’arrêtant, reprenant leur marche, marquaient le jalonnement de nos lignes et les mouvements de flux et de reflux de la bataille, il apparut que l’œuvre de ces jours et de ces nuits tragiques n’était pas un chaos, mais une harmonie. Il apparut que ni la colère, ni la haine, ni même la vaillance ne sont puissantes, que seule l’intelligence est puissante. Cette lutte d’artillerie, ce n’était pas le déchaînement d’une tempête absurde, c’était le déroulement d’une pensée hardie et savante, réglée par la raison, et brillante de lumière. Cette bataille était construite selon les lois exactes du rythme et du nombre, comme un poème, et la voûte d’acier des trajectoires avait été calculée aussi précisément que la portée des arcs d’ogive de nos vieilles cathédrales. Je revis dans ma pensée tant de techniciens qui avaient façonné dans les états-majors ce chef-d’œuvre de la raison française, et le maître du chœur, le démiurge, celui qui avait dressé le plan d’artillerie, réparti les calibres entre les échelons, distribué les missions entre les calibres, arrêté le triple croquis des destructions, des contre-batteries et des déplacements des feux de l’artillerie ; et je compris ce qu’est une victoire, non pas de celles que l’ennemi remporta sur nous au début de la guerre à la faveur du guet-apens de Belgique, mais une victoire française, et que, pour en