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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/746

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beaucoup travaillé et beaucoup souffert, maintenant l’effort de la patrie se révélait en sa majesté, et plus majestueux d’heure en heure, à mesure que se développait la lutte d’artillerie, et tant que vint la nuit choisie pour l’attaque, la nuit désirée.

Au fort de Condé, nous étions plusieurs dans l’attente, anxieux, et le vieux fort semblait un vaisseau battu des vents et des vagues, et qui vibre de la carène à la mâture. Par intervalles, las d’écouter des casemates les bruits assourdis de l’ouragan, nous moulions par les rudes échelles de fer jusqu’au plus haut observatoire, et là nous regardions au loin rouler la houle, stupéfaits chaque fois que l’horreur eut pu croître. Les ondes inégales des sons et des lueurs déferlaient, comme aux jours primitifs du chaos. Ces plaines, ces vallons, ces hauteurs, que pourtant l’avant-veille nous avions longuement regardés de la même terrasse du fort, on ne les reconnaissait plus. C’était un paysage sans lignes, bien que la nuit fût claire, un paysage mouvant, fait d’épaisses masses d’ombres et de lourdes masses sonores, qui se pourchassaient confusément comme des nuées, et l’on ne savait plus ce qui était son et ce qui était forme, et, quand parfois l’ouïe avait cru saisir un rythme ou la vue préciser un contour, aussitôt une rafale discordante brisait le rythme, aussitôt l’éclatement d’un obus allemand ou le cône de lumière d’un projecteur déchirait un vaste pan d’ombre, et tout muait et chavirait, et ce n’était plus qu’un abîme d’éclairs, de bruits, de fumées, de ténèbres remuées. Pour trouver un point de repère stable sur ce gouffre, il me souvient que je m’étais imposé de fixer du regard une de nos pièces, tapie dans les broussailles au pied du fort, à droite, à deux ou trois cents mètres peut-être, qui tirait éperdument.

Or, chaque fois qu’elle tirait, revenait à mon esprit désemparé, comme il arrive dans les cauchemars, une parole, toujours la même, et je savais bien d’où elle venait, cette phrase obsédante : d’une lettre, publiée par les journaux aux premiers mois de la guerre, qu’une paysanne lorraine avait écrite à son mari, un canonnier, pour lui dire sa détresse, leur village incendié par les Allemands, leurs enfants chassés, et la dernière-née tuée dans son berceau : « Venge ta petite, disait la mère ; tu ne l’avais jamais vue, elle était belle, c’était une autre Fernande ; venge-la ; envoie-leur en des boulets plein la gueule ! » Et chaque fois qu’elle tirait, la pièce au pied du fort,