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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/733

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science de la balistique, ni les chétives batailles balkaniques, qui ne représentaient guère que de petites expériences de laboratoire, n’avaient suffi à les renseigner pleinement sur les engins qu’ils maniaient. Pour la première fois depuis quarante-trois ans, deux grands peuples européens s’affrontaient : leurs armées, qui n’avaient jamais fait la guerre, allaient éprouver l’une et l’autre ce qu’elles seraient et constater que leurs systèmes du temps de paix devaient être révisés profondément.

Dès que les canons commencèrent leur office, Allemands et Français découvrirent à la fois, comme une chose imprévue, comme un formidable mystère soudainement dévoilé, la puissance du Feu. Il sembla qu’un second Prométhée se fût révélé, qui déchaînait un élément nouveau. Les deux infanteries parurent frappées d’une égale stupeur. Tous les récits de combattants que l’on a publiés en Allemagne comme en France, et qui relatent les premiers chocs, s’accordent à signaler, avec la même surprise, le vide du champ de bataille, et quelles grandes pertes subirent leurs unités, sans qu’elles eussent aperçu un seul ennemi. On vit même, en de certaines affaires, l’artillerie mener seule le combat, aussi bien dans l’attaque que dans la retraite, et souvent des masses d’infanterie allemande qui avançaient furent clouées sur place par une artillerie française restée seule en ligne.

Cette puissance du feu, qui fut la vraie révélation des premières semaines de la campagne, entraînait deux conséquences : d’une part, la nécessité pour l’infanterie de se retrancher et de s’abriter ; d’autre part, la nécessité pour l’artillerie de dépenser, contre ces fantassins retranchés et abrités, une quantité de projectiles qui dépassa toutes les prévisions.

Il en fut ainsi dans les deux armées adverses. Si les Allemands furent vaincus sur la Marne, ce fut, pour une part, faute de munitions ; et, si nous n’avons pu exploiter à fond notre victoire et les rejeter des hauteurs de l’Aisne, ce fut, pour une part, faute de munitions : vers la fin de la bataille, dans certains corps d’armée, les caissons étaient vides. En sorte qu’on pourrait dire, sans paradoxe trop arbitraire, que ceux-là n’avaient pas eu tout à fait tort qui avaient soutenu avant la guerre qu’il importait plus de décupler nos approvisionnements en obus de 75 que de fabriquer des canons lourds. Au lendemain de la Marne, sans canons lourds, rien qu’avec nos